Mon petit livre

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 03/05/2018

Écoutons, c’est Ovide qui parle : « Tu iras seul, mon petit livre, à Rome, et je ne t’en veux pas : ton maître, hélas, est privé de ce droit. » Ainsi commence Tristesses, monument de littérature qui vient de recevoir une nouvelle traduction aux Éditions Sables[1], grâce aux bons soins de Jean-Luc Lévrier. La maison Sablesne tient pas à s’écraser au portillon, elle publie quand elle a envie, c’est à prendre ou à laisser. Naturellement, on prend. Bounine, Larbaud, Büchner, Cabanis sont au catalogue parmi d’autres raretés merveilleuses. Ovide, M. Lévrier a su lui redonner sa voix, ce n’est pas à dire pour autant que les autres n’y étaient point parvenus, mais quoi : quelqu’un parle ici, et on l’entend. Ovide a joué avec quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir, et l’empereur Auguste ne lui a pas pardonné. Un certain mystère non éclairci plane encore sur les raisons de cette disgrâce. Ovide a été exilé dans la ville de Tomes, préfecture du Pont-Euxin, où Auguste veut qu’il reste, sans espoir de retour. Ovide n’a que sa plume pour se protéger du cafard, des tourments. Tout autour de lui, c’est la tempête : « Ainsi, les mêmes vents, multipliant par deux ma peine, emportent qui sait où, les voiles et mes vœux. Malheur ! Quelles montagnes d’eau se forment ! On dirait qu’elles vont toutes là-haut atteindre les étoiles… » Rien de tel qu’une bonne tempête pour vous donner le sens du style, la sensation même : n’avons-nous pas l’impression que la montagne d’eau va s’abattre sur nous ? Mais ce qui émeut le plus encore, c’est la mention du « petit livre », le frêle esquif comme on dit dans les romans d’aventure. Ovide ainsi présent, rendu présent par le talent de son traducteur, nous semble un compagnon immédiat. Nous sommes avec lui comme on marche avec Pline le Jeune dans les rues désertes de Pompéi cinq minutes après la catastrophe. Ces pièces désertes, ces trottoirs abandonnés, cette pluie qui s’égoutte sur des dalles foulées par des milliers de citoyens, voilà qui est bouleversant comme Ovide nous bouleverse, voyant monter sur lui l’énorme masse liquide. Cela donne, une fois encore, de quoi réfléchir au temps si particulier de la littérature, si ignorant des lois du calendrier ou de la chronologie. Ici, point de présent, ni de passé : c’est l’instant roi, qui brûle à la fenêtre comme pour éclairer les ténèbres du dehors. Mais surtout, « mon petit livre » a quelque chose de poignant, la main serrée sur le petit lot de pages qu’on envoie à Rome dans l’espoir fou de plaider une cause impossible. On imagine le « petit livre » arrivant à Rome au milieu des cris, des carrioles, le métro sans doute en grève ! Et Auguste qui ne répond pas au téléphone, les secrétaires font barrage, il n’y qu’à s’en retourner. Le silence de la mélancolie qui baigne les journées d’exil n’a pas su trouver la petite porte dérobée qui lui aurait permis de se ménager un petit abri anonyme. Au lieu que là, ce sont les journées qui se succèdent comme on tire des rideaux indéfiniment. Le petit livre s’en remet donc à nous lecteurs, pour jouer un peu de piano, de la guitare. Consoler Ovide en lisant son poème, en pouvant lui dire : « écoute, Ovide, il est vraiment bien, ton poème. »

Michel Crépu

 

[1] Ovide, Tristesses, 2017, traduction inédite de Jean-Luc Lévrier, 150 p., 19€

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.