Michel Déon, l’homme qui savait ce qu’il voulait

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 05/01/2017

Au narrateur de la Recherche notant que « le 1er janvier ne sait pas qu’il est le 1er janvier », répondons sans trembler que ce nouvel an 2017 sait terriblement qui il est. Rarement aura-t-on vu si peu interchangeables que ces années où nous sommes pris comme dans un étau. Il faut s’en réjouir, cela aiguise la réflexion, affine les points de vue. Tout change tout le temps : ainsi de François Fillon donné roi de la planète il y a deux mois. Voyez-le désormais errant dans les rues, la gamelle à la main, pour avoir l’air d’un vrai pauvre. Qui l’eût cru ? Voyez son visage hagard d’agent immobilier au bord du burnout bredouillant des vœux. Quoi ! Le héros de la primaire de la droite dans un tel état ? Qu’est-il donc arrivé à Hercule en si peu de temps ?

Sans doute est-ce la faute du Peter Pan de la scène politique française, Emmanuel Macron, qui a jailli d’un coup au firmament. Emmanuel, prénom biblique, qui veut dire, si nos renseignements sont exacts : « Dieu est avec nous ». Les vieux caciques du PS ont moqué son déraillement de voix en meeting. Ces benêts ne voient pas qu’ils sont déjà, par vanité lancinante, irrémédiablement distancés par ce godelureau dont on attendait un signe d’authenticité. On l’a eu. Le déraillement vocal a été un moment de vérité. Le candidat a montré qu’il pouvait mouiller la chemise. Soudain, les mêmes qui raillaient considèrent inquiets ce surdoué exaspérant, un petit marquis anciennement de la banque Rothschild. Il a son rond de serviette au comité de la revue Esprit. Et s’il était bon ? Et s’il était solide ? Et s’il allait gagner ? Seul dans la nuit, une rose fanée à son chevet dans un petit pot, le secrétaire du PS, M. Cambadélis, se demande ce qu’il va devenir. Il est bien le seul.

Michel Déon (Michel, prénom biblique qui veut dire : « qui est comme Dieu ?? » sous-entendu : personne) est mort au coin de la nouvelle année. On avait l’impression que la mort lui était une vieille chienne allongée à ses pieds, il n’y faisait même pas attention. Il passait prendre son courrier chez Gallimard. Et voilà qu’il est mort. Les nécrologies relèvent bien entendu qu’il était le secrétaire de l’Action Française à Lyon de Charles Maurras. Lui-même ne dissimulait rien de ses préférences monarchistes. Cela glissait dans la gorge sans faire tousser. Il a écrit au moins deux romans qui ont compté – ce qui est énorme : Les poneys sauvages, Un taxi mauve. Aussi éloignés que possible de toute affectation de nouveauté esthétique, on peut être sûr que ces livres vont durer, comme des voiliers à quai, magnifiques, faisant mystérieusement tinter leurs cordages.

Déon n’a pas connu la déchéance idéologique qui eût du le frapper de plein fouet. Il n’a pas subi la malédiction. Des ennemis idéologiques, il en avait, et alors ? Il avait été des « hussards » comme on fait partie d’une petite bande. Ce n’était pas bien méchant, après la guerre. On y fabriquait des arcs avec des flèches pour jouer dans les bois. Tout de même, trouver que la débâcle de juin 40 était une « honte » et aller au bureau avec Maurras sur les lieux-mêmes de la honte, c’est un peu difficile à comprendre. Comprenne qui pourra. Déon se moquait comme d’une guigne qu’on pût lui chercher noise sur ces points délicats. Et puis la Grèce est si belle, quand on ne va pas en Irlande. Spetsai ou Galway, cela se défend. Déon a pratiqué les deux, en délicat épicurien qui avait fait ses choix. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Il était entré à l’Académie qu’il prenait pour une association de pêche au saumon. Il avait un côté Morand. Un côté seulement. L’autre était plus secret, moins bourgeoisement puissant que l’oncle Paul, siégeant dans son palais de l’avenue Charles Floquet. Plus touchant, au fond. Déon est mort à 97 ans, comme un adolescent, ayant toujours su exactement ce qu’il voulait.

Michel Crépu

P.S. : Les amis de la musique, dont font partie tous les lecteurs de la NRF ne peuvent pas ne pas déplorer la mort du chef d’orchestre Georges Prêtre, à l’âge de 92 ans. Strict et voluptueux, il se détachait par on ne sait quelle justesse peut-être terriblement française. On se souviendra, parmi tant d’œuvres, d’un enregistrement de La voix humaine de Francis Poulenc (texte de Cocteau) où Georges Prêtre semble se couler avec le son, par simple magie d’intimité merveilleuse. Georges Prêtre avait dirigé plusieurs fois le concert du nouvel an à Vienne. Ce rigoureux y célébrait le jaillissement des Strauss père et fils avec un plaisir qui sonne, après coup, comme une leçon de vie à l’adresse des sots et des peine-à jouir. À Londres, à Milan, à la Scala, à Chicago, Georges Prêtre a laissé le souvenir d’un noble serviteur, tout entier dédié à la beauté.

 
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