Michel Boulez et Pierre Delpech

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/01/2016

Personne ne pourra se plaindre, pour une fois, de ce que les hasards du destin mélangent à quelques jours près la mort de Michel Delpech, chanteur populaire et celle de Pierre Boulez, géant de la musique moderne, dite « contemporaine ». Puissance émotive de la chanson qui traverse les générations et vient coiffer au poteau les nobles hiérarchies. Delpech n’était pas Trenet, mais il n’empêche, ses refrains ont cristallisé des moments, des périodes de société. L’écouter, c’est ressentir cette puissance d’emprise. La chanson porte son empreinte, la marque d’une émotion qui agit sur nous à la manière bien proustienne de la petite madeleine. Ce ne sont pas toujours les grandes tragédies du répertoire qui nous ramènent au cœur de la destinée humaine, mais un simple refrain. Le « public » ne s’y trompe pas, qui fait d’ailleurs une place de choix aux chanteurs dans le grandiose catalogue des « personnalités préférées » de nouvelle année. Rien ne sert ici de ricaner à la démagogie sentimentale. Quelque chose de plus profond se dit là, qui résiste au « kitsch » : privilège de la chanson, du refrain, de trouver la « formule » simple de son existence et qui permet à tous de se reconnaître. Comment concevoir même un univers musical dénué de cette magie de l’écho familier ?

C’est toute la question moderne par excellence, dont Boulez a été le héraut exceptionnel. Qui, tous genres confondus, aura le mieux incarné cette ardeur de la rupture ? Il était peut être le dernier à dire les choses dans cette netteté. Les mots de clarté, de limpidité reviennent souvent à son sujet. On écoute ses directions de Ravel, de Debussy, de Richard Strauss, et c’est toujours comme un soulèvement de lumière, de douceur et de précision. Ce créateur de l’après Schoenberg, ce partisan résolu de la rupture avec ce qu’il appelait lui-même l’« harmonie classique », cet homme qu’on a souvent décrit comme un tyran assoiffé de pouvoir disposait d’un vrai pouvoir d’enchantement musical. Le marteau sans maître fait partie de ces œuvres emblématiques d’une époque, comme Le prélude à l’après midi d’un faune de Debussy peut l’être pour le xixe siècle ou Les demoiselles d’Avignon de Picasso pour la peinture. Nul ne disconviendra qu’il y a là pourtant un problème d’accessibilité sur lequel on peut s’interroger calmement. Les demoiselles d’Avignon ont trouvé le chemin du public, tel n’est pas le cas du Marteau : pourquoi la musique contemporaine semble-t-elle vouée à endurer seule le supplice de l’élitisme maudit ?

Il n’est pas certain qu’il y ait une réponse simple à cette question. Boulez et Chéreau à Bayreuth assumaient pleinement leur condition d’interprètes modernes et ils assuraient en même temps le travail de transmission. Ils nous ont permis de faire le voyage qui mène de Wagner à Berg et Schoenberg – et après. C’est une aventure au long cours qui se poursuit désormais en l’absence de Boulez. Relevés d’apprenti, c’était le titre d’un recueil de ses textes publié en 1963 dans la revue Tel Quel que commençait à diriger alors Philippe Sollers. Cette figure de l’apprenti pourrait bien convenir à la figure de ce démiurge. Les démiurges dont nul ne connaît le cœur secret. Ils ont leur chanson intime, Boulez avait la sienne.

 
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