Maître Steiner

| Publié le : 04/02/2020

On le sait bien que le mot d’humanisme pend comme une vieille chaussette au milieu des vitrines de Noël de l’imposture philosophique. Les chaussettes de Steiner se remarquaient tout de suite à l’usage du talon qui racle, à force des heures passées en bibliothèque à peser le pour et le contre. Par exemple, « pour » Dostoïevski ou « pour » Tolstoï ? C’était la grande question durant ces années charnières, entre Lévi-Strauss et Soljenitsyne, quand on ne savait plus très bien qui était mort, Dieu, l’homme ? Steiner ne craignait pas d’arborer la paire de chaussettes humaniste, c'est-à-dire celle qui n’a pas encore décidé des grandes morts, celle du monde ou celle du ciel. Dans son petit bureau de Cambridge où l’on pouvait le joindre au téléphone, Steiner écrivait des livres à mi chemin de l’essai et de l’autobiographie, mêlant sa connaissance des latins à ses souvenirs d’une enfance juive au temps des nazis, né à Neuilly, parlant trois langues, mère viennoise, père banquier ayant compris tout de suite que, comme le disait le cinéaste Lubitsch, les optimistes (ceux qui pensaient que l’on pouvait s’arranger avec Hitler) étaient à Auschwitz. Les autres partout où il y avait de la liberté possible. C'est-à-dire nulle part. Son premier grand essai, Tolstoï ou Dostoïevski, paru dans la célèbre collection du Seuil, « Pierres vives », est un pur chef-d’œuvre, découpé à la pelle à gâteau sans faire une miette. Parfois sec, tranchant, Steiner, en bon conservateur à l’anglaise, penchait pour l’auteur de Karénine, Dostoïevski moins fiable, mais génial. On admire, un siècle plus tard, la rigoureuse simplicité avec laquelle Steiner posait l’équation humaniste par excellence : comment savoir vivre avec une sagesse friable, à qui l’on peut à peine faire confiance ? À quoi s’adosser qui ne soit pas indigne ? De là son grand attachement à la vocation professorale – il fut un grand portraitiste de professeurs, ceux qu’il avait eus, dont il avait reçu la manne précieuse. On peut le voir à la lecture d’Errata, d’Après Babel, du Silence des livres où il s’adonne au sport de la transmission comme on fait de la barque sur la petite rivière de Cambridge. Il est curieux de se dire qu’aucune grande figure française de l’histoire ou des lettres, n’a éprouvé le besoin d’une telle galerie de portraits. Pour Steiner, le portrait était un mode d’accès à la grandeur.

Quelques souvenirs, des images plutôt. Un matin radieux de printemps dans le petit bureau de presse de Gallimard, Steiner paraît heureux, tout rempli de la bonne bibliothèque, c’est le plaisir exquis de la conversation qui dure deux heures alors que tout le monde est parti déjeuner. Une rencontre inopinée, encore un matin de printemps, au Metropolitan de New York, où il est venu revoir quelques tableaux. On déambule dans ces salles immenses, baignées de lumière. Il n’y rien de mieux à faire, dans la vie, que de revoir quelques tableaux. Quelque chose à vérifier sans cesse plus loin, comme le moine du Bouddha court après une lumière qu’il n’attrape pas. Il adorait la controverse à la manière des dialogues platoniciens, on se rappelle peut-être de cet échange resté célèbre, filmé à la télévision par Pierre-André Boutang, avec Pierre Boutang, un autre roc, dans son genre. Il était impossible de se tromper sur cet homme qui aura bu à longs traits la coupe de la vie selon l’esprit. Au fond, c’est très simple : Steiner donnait envie de s’y mettre.

 
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