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| Publié le : 18/03/2020

Jamais, allocution présidentielle n’a été aussi concise dans son propos. Emmanuel Macron, dimanche dernier soir, s’adressant à la nation : « lisez ». C’était pour préparer le pays à une expérience inédite de « confinement ». Quarante cinq jours entre quatre murs, à guetter on ne sait quoi venant d’un ennemi invisible. Passé l’émeute, à la sortie du supermarché, on se retrouve dans le silence de la rue, à suivre des yeux le passage d’un quidam en quête d’autobus. Roman potentiel : le quidam en question a peut-être raté quelque chose d’important, le voilà qui arpente le trottoir, on serait bien curieux de connaître son problème. Et cette jeune femme qui fait son jogging, petite foulée ? Jamais non plus, les objets de la réalité (rampe d’escalier, ascenseurs, vélos etc.) n’avaient eu autant d’importance. Chaque geste réclame d’être effacé dans son existence de trace fantôme, capable de laisser derrière lui un sillage de mort. Quelle main a glissé le long de la rampe ? Le diable seul le sait. Que le diable aille au diable avec ses inventions microbiennes. Un ami nous déclare qu’il s’agit là d’une guerre du XXIe siècle, retournons dans notre tranchée.
A nous donc, les fantômes de la bibliothèque ! Et why not, ce matin, une tasse de Stendhal ? Le Rouge et le Noir, édition en deux volumes, collection Astrée, dirigée par Silvestre de Sacy au Club du meilleur livre, publié en 1957. Julien Sorel est à la manœuvre. Il passe ses journées à courir les papillons avec Madame de Rênal. Pour faire son intéressant auprès de Madame de Rênal, au lieu de dire « papillon », il dit « lépidotère ». Ecoutons humblement Stendhal : « Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères. C’est le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart et Juilen lui racontait les mœurs singulières de ces pauvres bêtes. » On donnerait au moins dix mille dollars pour le « capuchon de gaze claire », métaphore de légèreté qui fait de ce modeste paragraphe une petite scène poétique et pas seulement : nous avons là une scène de fermentation amoureuse, merveilleusement dosée. Le lépidoptère, allié de Julien, est déjà dans la place. Tout cela est admirable de lumière d’été.
Henri Martineau, le préfacier, note : « Peindre son temps et les sentiments de ses semblables à l’aide notations fines, précises, significatives, bien choisies, c’était un programme auquel Stendhal s’est montré toute sa vie fidèle et qui renouait d’ailleurs avec ses idées les plus anciennes et les plus ancrées ». Madame de Rênal s’intéresse aux lépidoptères par amour. Il n’y rien à ajouter à cela. Elle nous donne envie d’envoyer une carte postale de bon souvenir à Madame de Mortsauf, laquelle se morfond d’amour dans Le Lys dans la vallée, menée à la baguette par ce bon gros Balzac, qui n’a pas le « fin » de Stendhal. Mais Balzac a la vie tout entière à lui. Il aurait buté dans le capuchon de gaze claire et tout aurait versé dans l’herbe, à l’enchantement des enfants. Notre édition du Rouge et le Noir montre un envers des cartes bien différent du monde balzacien. L’ombre de Napoléon flotte sur tout cela, comme Sainte-Beuve parle, dans Volupté, « des matins pourpres du Consulat. » Julien Sorel est de cette génération qui n’a plus, pour réserve épique, que de la poussière de lépidoptère. Napoléon a passé là-dessus comme une trombe, un gros papillon à sa manière, rouge et noir. Mme de Rênal relève la tête, il fait chaud tout à coup. De quoi devenir fou.

 
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Pandémie du matin
La journée commence, une de plus. On pense aux lectures pour temps de pandémie, alors que le marchand de fromage étale ses reblochons. Pourquoi pas Lautréamont, un des plus courts volumes de la Pléiade avec Rimbaud ? On sait très peu de choses à son sujet, il est mort à Paris sans laisser trace. On ouvra au hasard, à la page des Poésies, on lit : « Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquette la cervelle d’un jaguar. »

Se battre pour rien
Certaines images hallucinantes traversent nos écrans. Le Coronavirus recale loin derrière les armées d’Attila et les hordes mongoles. Avenues désertes de Wuhan, de Pékin, villages aux confins d’où tout est parti, chauves-souris en ébullition, etc. Qui écrit l’histoire en ce moment ? Dieu ou le virus ? Et si Dieu était un virus qui a muté ? Les hypothèses sont au rendez-vous, elles ne savent plus ou donner de la tête, c’est un moment historique qui se donne le luxe de disqualifier toute espèce de signification « culturelle ».

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