L’HOMME QUI AIMAIT ETRE MECHANT

| Publié le : 05/11/2020

Quelle bonté pour l’esprit que cette nouvelle élection américaine, qui voit Joe Biden succéder à Donald Trump ! Un jour lointain, sans doute quelque étudiant en psychologie se penchera sur le cas Trump, celui d’un homme qui aimait qu’on le déteste, se gaussant des émois de la vertu politique (il y en a une), sachant très bien entrer en scène, toujours au moment où les autres reculent, sûr d’être le seul à pousser les feux de la méchanceté au-delà du rapport de force admissible. Il y eut le cas de ce jeune handicapé dont il se moqua au passage, et l’on pourrait en citer bien d’autres, avec toujours ce « plus » qui assurait à son auteur la garantie voluptueuse de faire scandale, comme si c’était là un stade suprême. Ce sont là les fumées toxiques du « politiquement incorrect » qui a servi de boussole à Donald Trump au long de son mandat. Il n’y a pas eu d’autres boussoles, aller plus loin dans l’intelligence des contradictions paraissant un comble d’effort intolérable à cette force de la nature. Jamais un discours, jamais une phrase, réalités abstraites appartenant aux âges anciens.

Il est dommage que l’intéressé se soit montré si peu à la hauteur de sa nature profonde, car nous aurions pu peut-être nous glisser à l’intérieur pour l’étudier de plus près. L’occasion ne s’est pas présentée de tâcher de comprendre comment le mensonge a pu se glisser de la sorte au premier rang de l’action politique. Dans un pays comme l’Amérique, où les premiers puritains vivaient dans la haine du mensonge comme Pascal a vécu dans celle de soi, ce recours cynique à la machinerie du double jeu aura eu quelque chose de parfaitement ignoble. A la télévision, le spectacle du fils Trump flanqué de l’avocat Giuliani, missionnés par le président pour déposer plainte pour « fraude » avait quelque chose de misérable. On croyait voir les indigents réclamant de la gamelle, pour tenir la journée.

Nous touchons là à une sorte de mystère qui se referme déjà sous nos yeux au fur et à mesure que les résultats électoraux tombent comme des marrons d’automne. Donald Trump n’était pas seulement indigne de la parole, il a été surtout, fondamentalement, décevant. Il aurait pu jouer un rôle fort, il y avait de la place pour cela. Certains observateurs, à son entrée en lice, tablaient sur son instinct de briseur de consensus mous. Le fait d’avoir jeté à la face des européens les exigences de la responsabilité historique de l’après-guerre, eût pu fournir un matériau de réflexion. Mais c’était beaucoup trop demander. On hésita bien un peu, au début, c’était le temps où Emmanuel Macron se targuait de parler au monstre en anglais, de lui apprendre un peu les manières d’Europe. Puis on se lassa de ce numéro qui ennuyait jusqu’à l’intéressé lui-même. Donald Trump nous apparut avec le temps comme quelqu’un qui n’avait simplement pas du tout envie de travailler. Voyez la table du bureau ovale : un miroir où ce Néron de Las Vegas pouvait se mirer à loisir. Il ne s’est rien passé, à cette table célèbre, durant tout le temps que Trump y séjourna.

Ce qui fut si triste et difficile, avec Trump, c’était le sentiment dur d’encaisser, à frais nouveaux, le non sens de l’histoire. On avait beau le savoir, que l’Histoire n’a pas de sens, d’en recevoir une nouvelle ratification par la voix de cet homme si vulgaire, a été une véritable peine. On a beaucoup dit que Trump parlait pour les humiliés de la vie en société. Il est très possible, en effet, qu’il ait rempli une sorte de fonction particulière de venger l’humilié social : cela fut le numéro avec Hillary Clinton, qui se prêtait si bien, à cette séance de guignol sarcastique. Mais même avec Hillary, chef d’œuvre de mondanité verdurinesque à la mode de Princeton, Trump fut incapable d’aller au-delà du ricanement. Tous les amoureux de l’Amérique n’ont pas pu ne pas souffrir de ce salmigondis, souffrir de ce que Barack Obama a tout simplement appelé la pure incapacité à gouverner. Cela aura donc été possible en Amérique et le redeviendra un autre jour, car c’est ainsi que vivent et meurent les sociétés. Mais pour cela même, il n’est donc pas tout à fait juste d’écrire que l’histoire n’a aucun sens. Elle en a un, qui réclame de l’humilité et de l’élégance. Il ne nous paraît pas inepte de penser que Joe Biden possède les deux. Voir ce mince septuagénaire s’avancer au devant du micro, sans forcer la note, en disant les choses les une après les autres aura été une sorte de fête. Le contraire de ces quatre maudites années.

Bonne chance !

 

 
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