Les chemins de Katmandou

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 30/04/2015

Le nom de Katmandou, pour un européen du baby boom, c'est tout un roman. Le roman même des seventies quand le cinéaste André Cayatte mettait en scène le roman de René Barjavel, Les chemins de Katmandou. À l'époque, les ados ne cherchaient pas à partir en Syrie apprendre à tuer des chiens d'infidèles, ils voulaient juste fumer un joint avec Sri Chimnoy, le gourou des Beatles. On s'écrasait, au cinéma, pour voir Jane Birkin en chemise indienne. Barjavel ! Qui se souvient aujourd'hui, de René Barjavel ?

On y pensait un peu, à cette époque, un peu seulement, à la vue des ruines de l'actuelle ville, passée en quelques minutes de la magie millénaire aux gravats écroulés. Le Népal ne fait plus l'actualité des Beatles et Tintin lui-même, l'ami de Tchang, recueilli par le « grand Migou » dans les neiges de l'Everest, semble un touchant souvenir pour écolier désœuvré. Et voilà soudain que ces noms magiques, fleurons de la mythologie orientale psychédélique, reviennent hanter nos images favorites.

Paradoxe : repliés que nous sommes, bien au chaud de notre cynisme ordinaire, nous trouvons au séisme népalais, malgré ses milliers de morts, quelque chose de presque apaisant. Nul Daesh, nul Boko Haram derrière les temples effondrés. La nature a juste fait un mauvais mouvement et patatras. Il n'y aura pas d'autre coupable que ce plissement tellurique des profondeurs, auquel on ne peut rien. Le cynisme télévisuel trouve là comme une sorte de réconfort. On est soulagé que ce soit les frasques de mère Nature et non le délire d'un furieux mollah. Pas de « revendication », pas de haine au programme. Juste des ruines et des morts.

Cela ne fait pas les affaires, on s'en doute, du commentaire ambiant et son besoin insatiable de diabolisation de tout. La pitié, les questions d'urgence humanitaire, cela va un moment, ensuite on passe à autre chose. Ainsi naguère pour Haïti, d'où l'on finit par s'éloigner, mine de rien, las de répéter toujours les mêmes misères. Contempler une ville entière réduite à se protéger sous d'informes bâches oblige à des raffinements d'info hors de portée. Et puis la catastrophe naturelle est de faible valeur philosophique. On ne fera jamais mieux que Voltaire face au tremblement de terre de Lisbonne. Les manières de la Providence empruntent à l'Absurde, et alors ? Il n'empêche, cela repose l'esprit, de se savoir seulement victime collatérale et non pas victime désignée au meurtre. Ainsi va le Spectacle. Exception faite pour Djakarta, où l'on fusille sans barguigner. Là bas, l'heure n'est pas au Spectacle, on exécute à guichets fermés. Cette abomination à laquelle le français Serge Atlaoui n'aura peut-être pas échappé à l'heure de ces lignes ne fait pas non plus les affaires du Spectacle. Trop glaçant, n'offrant aucune prise à l'émotion, sèchement renvoyée dans ses foyers. Il y faudrait, pour renverser la vapeur, une compassion internationale, quelque chose qui se hisse au dessus de la fatigue généralisée. Tel n'est pas le cas, semble-t-il. Désolé.

Michel Crépu

 

commentaires

Le Lorgnon mélancolique | 30 avril 2015
Très juste votre analyse du traitement médiatique (télévisuel) du séisme ; choquant aussi le ticket coupe-fil reçu des victimes blanches, occidentales – en gros l'espèce touristique dans le focus informationnel par rapport aux populations locales dont on se serait aperçu qu'elles existaient (ou n'existaient plus, hélas pour beaucoup) que 48h après le début du drame.

Utopia2070 | 1er mai 2015
Votre texte est plutôt intéressant, petit soulagement de savoir que Barjavel est encore dans ma mémoire, d'ailleurs ça me rappelle à quel point deux de ses personnages principaux étaient super agaçant mais ça c'est perso. J'en reviens à votre texte, qui franchement me renvoie à toutes ces alertes anxiogènes, culpabilisantes : Alerte à la pollution, alerte à la pauvreté, alerte à l'indifférence, alerte à la bouffe dégueulasse, alerte à l'art de la bouffe, alerte à ceux qui crèvent de pas de bouffe, alerte à l'insécurité, alerte au terrorisme, alerte à la religion, alerte à la catastrophe naturelle, alerte à nous, à ton voisin, à toi... je pourrais continuer comme ça sans fin malheureusement. Toutes ces alertes, sous quelle que forme qu'elles soient peuvent effectivement blaser, fatiguer, agacer, indifférer, mettre en colère, faire peur... On dénonce, on accuse, et ça depuis quand même un paquet d'années. Peut-être qu'il y a un art subtil d'avaler toutes ces infos ou bien plutôt un art subtil de s'informer. Ou peut-être que l'on veut une solution à tout ça, tout simplement. Fini de constater !! Fini de dénoncer !!! Fini d'accuser. Des solutions s'il vous plaît ! Et par pitié n'allez pas vous faire exploser dans la foule, il y a d'autre... comment dire ?... ah oui... solution.

Alex Caire | 1er mai 2015
À JPG : Le passage de Michel Crépu à la NRF peut ressembler à celui du conservateur de la BN à celui d'une bibliothèque privée néanmoins illustre. Ce n'est pas évident d'être a la place de Gide ou celle de Paulhan, mais c'est stimulant. Pourquoi la NRF n'a pas le rayonnement de la R2M ? Parce que, plus jeune que la Revue, la NRF « avait toujours l'allure d'une collection » privée de la famille Gallimard tandis que la Revue a su s'ancrer dans l'esprit d'une certaine société francaise comme une partie du patrimoine national ! Enfin, en matière d'audace éditorial, la NRF a fait preuve de plus de témérité que la R2M.

Alex Caire | 1er mai 2015
Au Lorgnon Mélancolique ( surnom intéressant, d'ailleurs) : absolument d'accord avec vous. À (re)lire à ce propos le remarquable article d'Eryck de Rubercy, « Peter Sloterdijk et la conscience malheureuse de la France », Revue des deux mondes, avril 2015 (surtout le passage sur Derrida) !

Alex Caire | 1er mai 2015
En effet, tout est dit dans ces deux mots « fatigue généralisée ». Le Réel « strikes back » , comme disent les Anglais !

 
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