Les arbustes qu'on arrache

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/07/2016

Et néanmoins, comparé aux nains qui pullulent aujourd’hui dans les allées du pouvoir, Michel Rocard a l’air d’un chêne qu’on abat. Ce n’est pourtant pas Hugo qui vient à l’esprit quand on songe à ce petit homme si sympathique et saccadé. Et comme elles en disent long, ces funérailles présidentielles que ce protestant sec a voulu s’offrir d’outre-tombe ! Une revanche pour rien, une fois sorti de la ronde du temps : une victoire posthume qui ne permet pas de rouvrir le livre d’histoire de la gauche, la longue histoire d’un étrange combat de Rocard contre un ennemi obscur. Il incarnait un certain état d’esprit sans qu’on sache bien quel en était le centre de gravité : il voulait que la gauche mute, il ne voulait pas qu’elle jette sa houppelande socialiste aux orties. Il reprochait encore ces derniers temps à Manuel Valls d’oser ce sacrilège : changer de nom. Mais alors quoi ? Muter en restant au XIXe siècle ? Quand Rocard disait : « mes amis socialistes », cela signait une forme d’extériorité de Rocard à la famille. En réalité, cela voulait dire qu’il n’en était pas tout à fait. C’est peut-être pour cela qu’il n’a jamais gagné la bataille décisive. Rocard n’était pas soluble dans l’Union de la Gauche mitterrandienne : on le lui a fait payer. Sa sécheresse railleuse, se nourrissant essentiellement de cigarettes Gauloises et de « dizaines de livres » ne lui permettait pas de se livrer à ces exercices où son camarade Chirac de Sciences-Po excellait. Chirac avait ce bon mot (d’Édouard Herriot) pour qualifier la politique : « qu’elle soit comme l’andouillette, à sentir la merde mais pas trop. » Rocard sentait la Gauloise bleue, c’était son côté « ado ». Les ados ne sentent pas l’andouillette.

Coïncidence, Rocard est mort en travers de la littérature. Il y avait là, posté, le dernier grand chat de la poésie française, Yves Bonnefoy, mort comme une lampe à huile s’éteint peu à peu. L’immobilité du chat qui vous fixe, enregistre des données à votre sujet, dont vous ne saurez jamais rien. Bonnefoy était ainsi : un chat méditant, mais les yeux ouverts. Son maître livre, selon nous, est L’arrière pays, publié sous la direction de Gaetan Picon, dans l’admirable collection, chez Albert Skira, « Les sentiers de la création ». On est resté longtemps aussi à rôder autour de ces recueils de poésies, sans oser vraiment y entrer : Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Hier régnant désert[1]. L’arrière pays nous a parlé tout de suite : il était bien question du monde dans lequel nous vivons, marchons, rêvons. Bonnefoy inventait la langue d’un poème-récit propre au XXe siècle, il n’y aura jamais moyen de se tromper sur son origine. Ce n’est pas rien d’être un poète de son temps. Si l’on osait, on dirait bien qu’il y avait du Heidegger chez Bonnefoy. Disons simplement une façon de réfléchir la lumière de l’Être dans les opérations mystérieuses du langage poétique. La philosophie poétique de Bonnefoy passait par la connaissance des Grecs, de cette gnose à laquelle il fait allusion dans L’arrière pays :un goût âpre pour la vérité, ne retenant du christianisme qu’un visage de noblesse christique, qui n’est pas toujours au rendez-vous, à peine nommable. Trop d’évidence dans le visage christique, trop de présence. Laissez-nous plutôt dormir comme les chats sur les vielles pierres. Laissez nous écrire Dans le leurre du seuil, titre emblématique qui résume bien quelle fut l’aventure littéraire de ce petit homme qui avait l’air réfugié dans son pullover : une expérience de la vérité à tâtons, une réclamation de simplicité contre les diableries du visible. Yves Bonnefoy venait de publier un portrait de son père ouvrier : L’écharpe rouge[2]. Façon de boucler la boucle. Cet homme qui avait si ardemment scruté la profondeur, éprouvait soudain le besoin de se situer, d’éprouver le lien de génération.

 

 

PS : ami lecteur de ce blog, ne t’inquiète pas des grands fracas que tu entends de l’autre côté de la page : ce n’est que le Royaume-Uni qui se désintègre. Il ne devrait plus y en avoir pour longtemps. C’est le grand spectacle de cet été. Le feuilleton. À suivre au bord de Seine, qui est sagement rentrée dans son lit. Tous à Paris !

 

 

[1] Parus au Mercure de France.

[2] Également au Mercure.

 
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