Le temps d'une saison

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 03/11/2016

Il fait beau sur la Seine, dix millions de selfies à l’heure devant la grande Pyramide. Si le Louvre pouvait parler – et il lui arrive de s’exprimer –, il raconterait comment Leïla Slimani décroche la couronne du Goncourt en cette saison d’automne littéraire. Voici une jeune franco-marocaine de trente-cinq ans, écrivant un roman, Chanson douce (Gallimard), avec l’adresse redoutable d’une experte en tension lente, implacable. On dirait une assistante surdouée d’Alfred Hitchcock : un couple de bobos tout ce qu’il y a de mieux éduqué se retrouve sous l’emprise d’une nounou qui étend sur eux son empire. Pourquoi ne résistons-nous pas à ces penchants qui conjuguent l’affect avec la servitude, comme si l’un menait irrésistiblement à l’autre ? Il y a bien dans ce livre comme une anatomie de la servitude, décryptée, racontée sobrement, selon les lois d’une composition qui impressionne par sa maîtrise des équilibres et qu’on ne referme pas sans trouble, besoin d’ouvrir la fenêtre. Il n’est pas interdit de voir dans ce livre une méditation romanesque de la fatalité. Fatalité pour le couple bobo peu à peu happé, fatalité pour la nounou enfermée elle-même dans sa condition d’« étrangère ».

Le Renaudot à Yasmina Reza pour Babylone (Flammarion) ne risque pas de nous donner de l’espèce humaine une vue plus rassurante. Mais oui, cher monsieur, il est très possible d’étrangler sa femme à la suite d’un dîner entre amis qui a mal tourné. L’époque où nous vivons fait qu’un sujet de débat sur la manière d’accommoder l’aile de poulet peut tourner au meurtre. Le talent de Yasmina Reza nous montre cette étrange alliance du benêt avec le crime : l’abîme du « je ne suis pas rendu compte » et dont on ne finirait de sonder le fond de boue, matière romanesque par excellence. Yasmina Reza s’est arrêtée sur la photographie, par Robert Frank, d’un témoin de Jehova perdu dans une bourgade américaine. On passe de ce petit bonhomme perdu au dîner de bobos parisiens : c’est la même trame de perdition qui se tisse sous nos yeux, le même fil conducteur qui éclaire d’un jour extrêmement troublant l’espèce à laquelle nous nous honorons d’appartenir. Il y faut beaucoup d’humour – ce livre est l’un des rares à faire nous faire vraiment rire en dépit de la situation actuelle. On se souvient de l’historien Bainville qui disait (sans doute à la fin d’un dîner parisien) : « de toute façon, tout s’est toujours très mal passé ».  Et voilà comment une passe une bonne soirée entre amis.

Le Médicis à Ivan Jablonka pour Laetitita (Seuil) sonne l’heure officielle des noces de la fiction avec les sciences sociales : au diable les catégories, au diable les corridors d’étanchéité. Le danger serait d’en faire un « mouvement », au risque de se placer dans une contradiction insurmontable. Il ya la littérature ou rien, il n’y a pas de demi littérature, l’autre moitié pour la sociologie. Après tout, Roland Barthes dans son Barthes par lui-même en avait fait l’éclatante démonstration, en mélangeant les genres. C’était il y a au moins trente ans.

Michel Crépu

 
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