Le souffle de la bête

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 11/02/2016

Hier après midi, le vent soufflait sur la Seine, au milieu des mouettes. On causait de Moby Dick à l’émission « La Compagnie des auteurs » de Mathieu Garrigou-Lagrange sur France Culture. L’américaniste littéraire Michel Imbert évoquait la place unique du roman de Melville dans l’imaginaire « national » américain. On met des guillemets à « national » parce que le monstre marin, c’est tout de même autre chose que les pinailleries habituelles sur l’« identité » auxquelles nous sommes maintenant habitués. Au moins, lire Moby Dick, c’est un peu comme rouvrir la Bible à la page du Livre de Jonas, qui vécut trois jours dans le sein du monstre. Vous ne saviez pas – et nous non plus – que les trente membres de l’équipage du Péquod correspondent aux trente États de l’Amérique. Voilà qui est jouer de la métaphore et Michel Imbert n’aura pas manqué de souligner encore les rapprochements possibles avec la métaphore politique du Léviathan., monstre du pouvoir politique. Hobbes est le bienvenu à bord.

Melville ne pensait peut-être pas à tout ça en écrivant son livre. Curieusement, cet écrivain prodigieux, l’un des plus grands du xixe siècle, n’aura pas fait l’objet de la reconnaissance qu’il était en droit d’attendre. Ce sont des choses qui arrivent, spécialement aux plus grands. Marginal, Melville était déjà mort lorsque certains de ses ouvrages, Billy Bud ou Benito Cereno, furent publiés. Peut-être faisait-il un peu peur ? La folie napoléonienne qui fait sillonner les mers au capitaine Achab a quelque chose de vertigineux et les eaux éternelles qui recouvrent tout à la fin du roman ne donnent pas follement envie de faire trempette. Melville fait désormais partie de ce club minuscule où l’on retrouve les noms de Kafka et de Dostoïevski. Ces trois écrivains portent leur œuvre sur leur dos comme une métaphore générale de la condition humaine : la solitude, l’abandon, la confrontation avec la Démesure, le Mal.

On a toujours du mal à se défaire des mythologies qui poussent sur le corps des œuvres comme une sorte de lichen impossible à arracher. Mais peut-être n’est-il pas nécessaire de s’en faire à ce point avec les mythologies. Après tout, le lichen a son charme, il est un signe de durée, de constance. Les mythologies remplissent leur office d’incarnation. Par exemple, Melville et son roman incarnent la folie de domination, le besoin irrépressible de plier le réel à sa loi, comme Jacob lutte avec l’ange pour lui arracher sa bénédiction. Mais Moby Dick n’est pas un deuxième Livre de Jonas ; c’est un roman qui se donne à lui-même l’objet de sa conquête. Et c’est ce qui le rend si bouleversant, comparé au « personnage » biblique de Jonas – lequel nous émeut aussi, mais par d’autres trajectoires. Jonas est un gringalet qui cherche à s’éclipser à l’anglaise. Si seulement Dieu ne le voyait pas filer en douce au lieu d’aller à Ninive haranguer la population qui est mal partie !

Achab n’a pas de ces pusillanimités. Il est fou, il va droit au monstre et tout s’effondre. Il est en effet un double fictif de Napoléon. Personne ne voit dans ses pensées. Il se définit par sa folie obstinée, rien d’autre (comme le capitaine Hatteras de Jules Verne est obsédé d’aller planter son bâton au pôle nord). Et il n’y aura même pas un Las Cases pour recueillir pieusement ses souvenirs dans une quelconque chambre perdue au milieu du Pacifique. Malraux s’amuse, au début des Chênes qu’on abat, à pasticher une visite de Chateaubriand à Sainte-Hélène, comme Malraux à la Boisserie du Général. On pourrait imaginer aussi bien une visite au capitaine Achab, retiré dans un petit port de la côte Est, non loin de Newport, où commence le roman. « Qu’est-ce qui vous tenait ainsi, capitaine, dans cette folle histoire ? » La question se perd dans le vent. Même à Paris, où la douceur des peupliers du bord de Seine n’empêche pas de sentir passer sur soi le souffle de la Bête.

Michel Crépu

 
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