Le romancier et sa documentation

Le romancier et sa documentation
Le blog de la NRF | Publié le : 08/12/2022

Les romanciers ont peut-être toujours traîné dans les tribunaux ou dans les bureaux du cadastre, mais j’ai l’impression qu’ils le font, aujourd’hui, avec plus de sérieux qu’autrefois. Ce n’est plus seulement qu’ils se documentent, c’est qu’ils prétendent avoir acquis quelque chose de documentaire : ils tiennent le registre de ce qui ne devrait pas disparaître. Peu importe, presque, qu’ils soient lus : ce qu’ils veulent, c’est que les choses, par eux, aient été bien notifiées. Il me semble qu’autrefois le plus beau compliment qu’on pouvait faire à un romancier, c’était de lui dire qu’il avait inventé un personnage, un type, un sentiment inédit. Cela serait sans doute déplacé aujourd’hui. Les romanciers tombent plutôt d’accord pour dire qu’on n’invente rien, et que le réel a bien plus d’imagination qu’eux. On aime de moins en moins, d’ailleurs, lire des romans sur des vies totalement inventées. Et plus largement, si on regarde les lents mouvements de marée des prix littéraires et des meilleures ventes qui, à défaut de toujours tomber juste, indiquent peut-être la direction générale, on voit que le genre du récit tend à supplanter celui du roman.

Je me faisais ces observations en ressortant de ma librairie de livres anciens préférée, rue Condorcet, avec justement deux nouveaux volumes de documentation en main, l’un sur les enceintes de Paris, l’autre sur la mystique juive. Je n’échappe pas à la règle générale, je me documente beaucoup. Toutefois, et j’ai fini par l’accepter, je me documente quasi exclusivement de manière rétrospective : ce livre sur les enceintes de Paris, c’était pour mon troisième roman que j’aurais dû le consulter, et celui sur la gnose, la Kabbale, le Zohar, pour celui sur Walter Benjamin, son auteur n’étant autre que le meilleur ami de mon héros, quelle bêtise de lire ça aussi tard !

Mais c’est peut-être mieux comme ça : les romans ne doivent pas être des entités exhaustives, mais des machins qui prolifèrent. J’ai tous mes romans finis ouverts en permanence au-dessous de moi, qui grondent et qui continuent à charrier leur matière. De temps en temps, voilà, j’achète des livres pour tenter de refermer tout ça. Et la vérité, c’est qu’il me faudrait plutôt recommencer mes roman tous les dix ans pour tenir compte de l’inexorable avancée de mes connaissances à leur sujet. Je mène ainsi, à côté de ma carrière de romancier, une existence interrompue, conjecturale, de critique littéraire – un critique bêtement attaché à suivre tout cela, de loin en loin, pour essayer que le projet général ne parte pas trop à la dérive. Car à défaut d’avoir le temps et l’énergie de recommencer tous mes livres, j’essaie de demeurer l’ordonnateur de l’ensemble, le metteur en scène du processus, de raconter, comme ici, que tout est sous contrôle.

Je ne déteste pas que le plus gros livre de Pierre Michon, à ce jour, soit un recueil d’entretien, Le roi vient quand il veut, qui se lit comme un guide de voyage à travers le reste de son œuvre. Le romancier contemporain serait devenu son propre documentaliste – et je ne parlerai pas du plaisir coupable que j’ai eu l’autre jour à déverser, comme Gaston Lagaffe, mes archives à la pelle dans une vieille armoire.

 

Mais le problème est plus ancien qu’il n’y paraît.

À la fin de sa dissertation concernant les anciens plans, enceintes et portes de Paris, l’auteur de ma trouvaille du jour, un certain Alfred Bonnardot – qui a alors exactement, en 1851, l’âge que j’ai aujourd’hui, cela m’a interpellé – s’abandonne à d’intéressantes considérations mélancoliques sur l’impossible disproportion entre l’œuvre rêvée et sa documentation : « Je ne publierai plus de travaux aussi compliqués, par ménagement pour ma santé, qu’altère ce genre de fatigues. Possesseur de notes intéressantes et de plusieurs milliers de pièces, telles qu’estampes, dessins ou tableaux, qui concernent le vieux Paris, j’avais compté en extraire plusieurs autres ouvrages, curieux pour l’archéologie : j’y renonce à regret. […] Des travailleurs plus jeunes que moi, et d’une meilleure trempe, en tireront peut-être quelque parti. Je terminerai en leur indiquant trois ouvrages que j’aurais voulu être assez habile pour réaliser. [L’un d’eux s’intitulerait idéalement :] Histoire du cours de la Seine, à travers la ville de Paris ; recherches sur la Bièvre, et sur l’ancien ruisseaux de Ménilmontant, devenu le Grand-Égout […]. Beau projet sur le papier ! Mais, pour le réaliser, dans sa perfection, il faudrait être à la fois littérateur habile, artiste, romancier, philosophe et archéologue : qualités rares à réunir. C’est pourquoi j’ai dû reculer devant une tâche si grandiose. »

Mais notre Bonnardot a bien un écrivain de génie en tête : « Victor Hugo a entrepris une Odyssée de ce genre, appliquée au règne de Louis XI. » Cependant, le documentaliste ne passe pas tout au romancier : « la partie archéologique est loin d’être irréprochable ». Et soudain, alors qu’il nous avait fait part de sa quasi-décision de prendre sa retraite, il annonce son retour : « je compte le prouver, un jour dans une brochure intitulée : Critique archéologique du roman de Notre-Dame de Paris ».

L’a-t-il publiée ? Je l’ignore. Mais Hugo, de son côté, a bien relevé le défi, ou accepté la commande, en faisant descendre Jean Valjean dans le Grand-Égout, réussissant à faire passer toute cette documentation intarissable dans le grand fleuve du roman.

 

Aurélien Bellanger

 

À suivre…

 

 
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