Le Mur, trente ans de chute

| Publié le : 07/11/2019

Heureusement que le post it existe, sinon l’anniversaire de la chute du Mur de Berlin passait à l’as. Il y a trente ans, pensez si l’on se souvient de ce qui se passait alors ! La chute du Mur ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi parlez-vous ? Rarement événement historique à ce point parfait dans son scenario, aura perdu autant de puissance symbolique en aussi peu de temps. Il s’agissait pourtant de la vraie fin du XXe siècle, l’écroulement du communisme comme dernier grand événement. Cela avait du reste précipité le philosophe Francis Fukuyama à sa fenêtre, annonçant carrément la fin de l’histoire. Fukuyama, rétrospectivement ne se trompait pas : trente ans se sont écoulés et rien n’a donné le sentiment qu’il se jouait là une suite. La vérité est qu’il s’est passé une foule de choses mais nous ne saurions pas dire quoi exactement. La « fin de l’histoire », ce serait donc cela : une absence de phrase. N’est resté sur les lieux, que ce pauvre Rostropovitch, jouant Bach dans les gravats de la tyrannie morte. Finalement, c’est Bach qui a eu le dernier mot. « Rostro » avait hébergé Soljenitsyne chez lui, en attendant des jours meilleurs. On a oublié depuis longtemps aussi que l’Archipel du Goulag était en vente libre depuis déjà deux ans quand le maudit mur s’écroula. Mais « Soljé » était un gros bûcheur. C’est lui qui avait fourni la pioche.

Tout cela appartient à un théâtre d’ombres où l’on ne reconnaît plus personne. Mme Ursula von der Leyden est la nouvelle présidente de la Commission européenne. Elle a surgi sur la scène politique non sans se heurter tout de suite à une petite pluie de problèmes agaçants qui ont un peu gâché ses débuts. Le journal Les Échos a parlé de « faux départ ». Ah. Cela ne nous empêche pas de dormir et nous laisse surtout dubitatifs après trente années de vie européenne à l’air libre. On se disait alors : nous allons retrouver le grand esprit, notre vieux continent libéré de l’étau va retrouver l’usage de ses membres. Il n’en a rien été. Nous n’avons rien retrouvé du tout. Faute de savoir qui nous sommes, nous n’avons pour substituts que de vagues propos qui n’engagent d’autant plus à rien qu’ils sont là juste pour donner l’illusion qu’il se passe quelque chose. On aurait tort, toutefois, de prendre cette situation européenne de trop haut. Nous sommes privés d’épopée sur nous-mêmes, le réel est notre lot. Admirable destin que le nôtre : croque-mort du romantisme ! Dans un beau livre de voyage en Europe[1], Bernard Guetta se demande si le pire ennemi qui nous guette n’est pas l’ennui. C’est une idée.

On exagère bien sûr, mais c’est justement pour tromper l’ennui, aveu supplémentaire du mal qui nous ronge. Que faire d’autre, pour se défaire du cafard, que relire Le Tournant de Klaus Mann, par exemple, pour se remettre les idées en place ? Le Tournant, écrit par le fils de Thomas Mann, est le plus beau livre jamais écrit sur l’Europe et le tragique de sa destinée. On devrait exiger des députés qu’ils sachent en réciter au moins deux pages par cœur. Cela aurait du sens au lieu de ces sommets inutiles qui ne sont pourtant pas ridicules dans leurs intentions. Mais ce n’est pas dans les écoles de commerce que l’on apprend l’inspiration européenne. Or ceci ne peut se passer de cela. Savoir comment faire marcher le tiroir-caisse n’est rien si l’on a pas, en même temps, la connaissance des vieux textes qui étaient déjà là bien sûr, il y a trente ans.

[1] L’enquête hongroise (puis polonaise, italienne et autrichienne), Flammarion, 224 p., 17€.

 

 
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