Le mort du désert

| Publié le : 25/10/2018

Il y a des sujets qui résistent. Le Yémen, par exemple. La guerre atroce qui s’y déroule et que seul M. Kepel sait nous expliquer au plus fin[1] n’est absolument pas saisie par les esprits. Saisir la guerre au Yémen, une fois passées les explications pédagogiques, relève simplement de l’impossible. Et comme toujours, les cinéastes, les photographes sont de ceux qui arrivent à capter quelque chose. Ils ne savaient pas, eux non plus, comment saisir la chose, et la chose s’est présentée d’elle-même : un groupe d’enfants pique-niquant sur la tombe de leurs parents écroulés sous les bombes. Il fait beau, soudain le garçon, un « petit garçon », se met à pleurer. Les autres le consolent tout en continuant le pique-nique, c’est ainsi que vont les choses, là-bas, dans ce pays où personne ne va. La scène filmée n’a rien de sordide, ni de perverse dans la fascination. On se demande même ce qui fait qu’il n’y a pas de malaise. La douceur de l’air peut être, le soleil sur la poussière, allez savoir. Qui s’occupe désormais de ces enfants ? On aperçoit une sorte d’oncle, mais ce n’est pas sûr. Et puis que s’est-il passé depuis ce jour de printemps ? Sont ils toujours en vie, au moins ?

Il s’est passé au moins une chose, c’est la mort du journaliste Jamal Khashoggi, qui avait ce mauvais goût de faire des remarques désobligeantes à l’endroit du prince d’Arabie saoudite Ben Salman. L’impertinent a été découpé en morceaux (du moins dans la version la plus réaliste de cet événement) et la nouvelle a couru jusqu’aux marches de la Maison Blanche, club vidéo ou réside M. Trump à journées faites, spécialiste dans l’art de trouver des colis suspects sur le paillasson de ses anciens adversaires. L’impertinent Jamal avait mal choisi son jour, alors même que les chancelleries, les ambassades et les clubs vidéos attachés aux cabinets diplomatiques étaient en train de boucler leur valise. Il est plaisant d’imaginer ces scènes d’hésitation : « Alors on fait quoi ? On redéballe tout ? » Le Davos du désert fait monter la température de résistance morale, car il est simplement impossible d’ignorer les milliards qui sont en jeu : cela va tellement de soi qu’il ne vient à l’idée de personne de faire une déclaration « commune » qui dirait son fait au prince Mohammed Ben Salman – qui s’en moque visiblement, du moins tant que sa famille le laisse tranquille, moyennant quelques mots réparateurs. Il est aussi assez plaisant d’imaginer la discussion du clan exigeant du prince des explications sur fond de jacuzzi lustral. Pas de quoi, à peine, bousculer le programme du week-end, sauf si ces benêts d’Européens venaient à s’énerver. Ce qui est possible, surtout venant du petit blondinet de Paris. Pénible, celui-là.

Allons, allons. Le Davos du désert se tiendra fatalement un jour, les pieds sur le cadavre de Jamal Khashoggi, devenant du coup le mort du désert. C'est-à-dire qu’il n’y aura jamais une minute en soi de pensée à l’endroit de ce journaliste qui a mal calculé son coup. On finit toujours par cracher sur le mort, quoiqu’il en soit. Dans l’épisode qui nous saisit, ce qui frappe, c’est l’absence d’émotion et cette absence nous atteint paradoxalement à l’endroit où nous ne nous y attendions pas : car elle est moins hypocrite que d’habitude. Personne ne songe à faire semblant de s’indigner du spectacle offert par ceux qui consultent leurs agendas pour convenir d’une date qui « arrange » tout le monde. Tout cela n’est plus qu’une question de jours. Attendons de voir comment va se dérouler la digestion. Le temps des solennités morales est en tout cas nul et non avenu. Vulgaire, même. Déplacé. On a beau faire le tour, on ne voit pas par quelle faille un peu de « moraline » pourrait se faufiler. Quel dommage.

Michel Crépu

[1] Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen Orient, Gallimard, 2018, 528 p., 22€.

 
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