Le grand art de Woody Allen

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 09/06/2016

Quelque chose ne va pas du tout en France, en ce moment. On dirait que les maillons cèdent les uns après les autres. Ce n’est plus affaire de politique au sens traditionnel du mot, d’être de gauche ou de droite. C’est affaire de savoir vivre, si une telle expression a encore un sens dans un pays qui a porté jadis le savoir-vivre à des sommets inégalés. Il n’y a plus le lien. Le lien ? Ce qui faisait que dans un conflit donné, les termes du conflit demeuraient liés à un sort commun. On le savait, on en tenait compte et on avançait autant que possible. C’est-à-dire que la conscience du sort commun était supérieure aux intérêts particuliers. Il est certain qu’un match de foot ne pèse pas lourd devant les difficultés quotidiennes. Mais il est certain aussi qu’un match de foot est une métaphore du sort commun. Cela aide à vivre, ce n’est pas rien. Or c’est cette métaphore qui est en train de se disloquer sous nos yeux.

Est-ce cette dislocation triste qui donne au dernier film de Woody Allen cette beauté si particulière ? Voilà un cinéaste avec qui nous avons rendez vous chaque année depuis au moins trente ans. Aujourd’hui Café Society. Un neveu balourd de New York débarque chez son oncle Phil, une célébrité de Hollywood. D’abord un nigaud, le neveu, puis un poisson dans l’eau des jacuzzi de la Warner. Le neveu et l’oncle tombent amoureux de la même femme. Elle fait son choix, la vie continue, avec ses jours, ses nuits, sa mémoire de ce qui a été vécu, sa perception du présent, la mélancolie même. Ce qui est beau, dans ce film, c’est que l’échec, le ratage, le malentendu, n’annulent pas pour autant la possibilité de l’amour. Au contraire, même, ils la nourrissent. C’est bête à dire, follement difficile à filmer et c’est ce que Woody Allen sait faire. On dirait un chapitre inédit de Tolstoï : même capacité de synthèse simple des situations complexes, même simplicité profonde qui permet aux sentiments de résonner intimement sans que jamais cela ne prenne trop de poids. Le grand art.

.Mes bons amis me disent : « Woody Allen, c’est chouette ». Mais non, chers amis, ce n’est pas « chouette ». Il serait temps que vous réalisiez que nous avons affaire ici à un immense romancier filmique de l’espèce humaine. Un soir de cocktailà Beverly Hills, c’est Saint-Simon à la cour vu dans l’œil d’un petit juif new-yorkais. Cette finesse, cette matérialité douce du temps qui passe comme chez Proust, cette apothéose légère, jazzy, du destin commun. Voilà qui nous met loin du désastre social français. La chose est d’autant plus cruelle que Woody Allen est connu pour être un véritable amoureux de la France et de Paris en particulier. Pour un peu, on lui demanderait de prendre les choses en main, de réunir les « partenaires sociaux » autour d’une table. Ce serait bien le diable. Mais la réalité est autre, sinistre, inquiétante. Ce qui se défait sous nos yeux semble échapper à l’exercice du pouvoir, devenu si faible, comptant désormais pour si peu. Pendant qu’à New York, Mr Trump médite (le mot a-t-il un sens pour lui ?) sur les limites de la vulgarité (un long voyage), nous autres gens d’Europe regardons les eaux de la Seine couler sous les fenêtres du Louvre. On y voit passer un peu de tout, de vieux canapés, des chapeaux, parfois un vieux numéro de la NRF qu’on repêche in extremis, un ballon de foot. Un orage du tonnerre va nous rincer tout ça, on le sent monter. Le mieux serait d’organiser l’Euro dans la Cour Carrée. Avant qu’elle ne devienne une cité interdite.

 
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