Le foot et le réel

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 28/05/2015

La simple idée d’apprendre que la Coupe du monde de foot 98 de très glorieuse mémoire française aurait bénéficié d’obscurs pots de vins pour son organisation a de quoi désespérer les esprits les plus aguerris aux turpitudes de l’espèce humaine. La justice américaine n’a pas de ces émois, elle qui vient d’inculper neuf membres de la Fédération Internationale de Foot pour trafic d’influence. Tous les regards se tournent vers le président de cette noble organisation : Mr Sepp Blatter, sans rival possible à l’art de contrôler les zones d’ombre. C’est un secret de polichinelle pour tous ceux qui connaissent les arcanes du foot : Mr Blatter n’est pas un enfant de chœur et nul ne voit à l’horizon le cowboy moral qui pourrait lui régler son compte. Mrs Loretta Lynch, ministre de la Justice américaine, a déclaré sobrement et nettement que les neuf inculpés avaient « corrompu les affaires du football mondial pour servir leurs intérêts et pour s’enrichir personnellement ». Voilà qui, pour le coup, est clair. La ministre va-t-elle pour autant faire triompher le droit, la justice ? Les connaisseurs d’opiner discrètement du chef : ces déclarations de haute vertu n’empêcheront pas la réélection, dès demain, de Sepp Blatter à la présidence de la FIFA. On dirait que barrer la route à ce monsieur est plus difficile encore que d’obtenir un rendez vous avec Don Corleone, le célèbre héros du film dont Marlon Brando est le héros. Tous ceux qui ont voulu lui chercher des noises ont versé dans le fossé sans espoir de retour. Il y a là comme une forteresse. Une fatalité du Mal.

Comme chacun sait, le foot est un sport planétaire qui touche jusqu’aux plus démunis. C’est une magie dont la littérature a su faire son miel, depuis longtemps. On est là sur les lieux mêmes de la chanson de geste moderne, et nul n’a oublié quel moment fabuleux fut cette victoire des Bleus menés par Zidane. Ne disait-on pas, à l’époque, que cette victoire allait ressouder la société française ? À quoi bon les souvenirs heureux si c’est pour ramasser, à la fin, la fange qui se cachait sous les ors de la fête ? Ne soyons pas naïfs, ne croyons pas au père Noël, mais enfin tout de même… Est-ce qu’il y a une possibilité de dignité ou bien non ? On ne demande pas le père Noël, on demande juste un peu de clarté, de sens symbolique des situations. Ce n’est pas rien de permettre à des millions de gens d’être un peu heureux le temps d’un match. Un ballon, ce n’est pas grand-chose et c’est pourtant un objet irremplaçable. Mr Blatter y pense-t-il dans son bureau de Zürich, une bien belle ville au demeurant ? Un bureau qui doit être splendide, n’en doutons pas, propice à la méditation. Le dir’com de la FIFA, Mr Walter De Gregorio, a dit que son patron était « relax » mais que cela ne voulait pas dire qu’il « dansait son bureau ». À moins qu’il n’agisse d’une danse rituelle pour exorciser les démons.

On est quand même un peu étonné de constater que l’Amérique se charge du sale boulot. Pourquoi les pays européens n’ont-ils pas cette clarté de propos qui parle dans la bouche de Mrs Lynch ? La mythologie du football peut-elle survivre à la fange ? Bien sûr que oui, et c’est bien ce qu’il y a de plus déprimant dans cette annonce d’inculpation. On voudrait bien que les choses aillent loin dans la clarification des ténèbres. On aimerait bien, surtout, savoir si la Coupe du monde 98 n’est plus regardable les yeux dans les yeux. Une simple question d’élégance, au fond.

Michel Crépu

 

commentaires

Alex Caire | 1er juin 2015
Au risque de vous décevoir mon cher Michel, et avec vous nombre de nos amis qui croient encore aux vraies valeurs qui véhiculent une vraie vie. Non. Il n'y a plus de possibilité à la dignité dans ce domaine aux enjeux à la fois (financièrement) astronomiques et planétaires. Depuis 1998, des rumeurs persistent que Chirac a effacé 40% de la dette brésilienne à la France à la veille de cette fameuse finale à la condition que la Selecao se laisse percer ! Oui, Blatter est imprenable pour une évidente raison: seul maître de la cérémonie qui ne se laisse pas brûler par le feu rituel de la danse fifaesque, il corrompt mais ne se laisse pas corrompre ! Simplissime (il garde des dossiers sur tout le monde; d'où l'omerta de l'Europe footballistique !)

 
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