Le foot est-il populiste ?

Le foot est-il populiste ?
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 05/07/2018

Certains beaux esprits le laissent entendre, non sans cette nuance de hauteur dont on se demande à quelle autorité ils la doivent. On se souvient que Philippe Bouvard, aux débuts de Johnny à l’Olympia, deux cents sièges brisés, posait la question de la ressemblance avec un meeting nazi. La suite aura permis de juger si feu Johnny avait de la graine totalitaire dans les cordes vocales. Les turbulences de fin de partie, jusqu’aux plus virulentes, n’ont rien de commun avec les défilés de chemise brune. Et d’ailleurs, quand on mouille le maillot, les couleurs se dissipent. Et puis pour ce qui concerne le rock and roll, on compte sur les doigts d’une main, les concerts qui ont mal tourné. Chacun a en mémoire le sinistre concert des Stones à Altamont, où un jeune fan fut battu à mort par des Hell’s angels à qui l’on avait étourdiment confié la responsabilité du service d’ordre. Les hauts spécialistes du rock ont vu dans cette mauvaise fin de partie le terminal des années du « flower power ». C’est bien possible.

Pour ce qui concerne le foot, le bon sens réclame la distinction essentielle entre « populaire » et « populiste ». C’est le moment ou jamais de montrer un peu d’esprit de finesse, comme aime à dire le président de la République. Il est notable de remarquer au passage que les pays actuellement considérés comme populistes (et qui, de fait, le sont) sont absents de la compétition : Italie, Hongrie, Autriche, Pologne. Il s’y trouve sûrement de bons joueurs, mais personne derrière pour les « pousser ». Autre singularité qui déroute les rapports de force internationaux, la présence de l’Iran, accrochant le Portugal d’un remarqué 1-1. La chose ne sera sûrement point parvenu jusqu’aux oreilles du président américain, qui ne regarde que le base-ball, mais tout de même. Il y avait là, soudain, avec l’Iran quelque chose qui relève de l’oxymore. On ne pensait pas qu’il pouvait se trouver une scène possible pour déplacer, le temps de quelques matchs, l’ordre du jour politique. L’Iran a beau être sous sanction américaine, il n’en a pas moins joué sa partie. Cela n’ a rien guéri, mais qui parle de guérison ?

La critique foot compte dans ses rangs quelques plumes de grande tenue. La NRF s’honore d’avoir publié à plusieurs reprises la prose de Gregory Schneider, critique foot à Libération. Articles que l’on croirait confondre, parfois, avec le compte rendu d’un concert electro-acoustique de l’Ircam aux beaux temps de Pierre Boulez. Didier Deschamps, qui ne cite pas Spinoza ou Wittgenstein, comme Schneider, se contente de dire que jouer au foot c’est mettre le ballon dans la cage. Rarement sport aura été plus simple à définir. Cela laisse de la marge à ceux qui ont envie de s’amuser, comme Schneider. C’est amusant : le foot permet la plus haute sophistication, comme il autorise de jouer du clairon, les deux sont possibles. Y ajoutera-t-on le plaisir d’une bonne soirée entre amis ? Il n’ y a pas , en réalité, de définition plus contraire à l’essence du populisme que la définition footballistique du populaire : un certain bonheur provisoire où le perdant sait le lendemain qu’il sera le prochain gagnant. Ou non. Et alors ? Un ami lecteur de cette chronique nous informe à l’instant qu’une gazette varsovienne a titré naguère de son équipe : « ils se sont battus comme jamais, ils ont perdu comme toujours ». Quel humour sur soi ! Quelle douce ironie !  Si ce n’est de la civilisation, on se demande bien ce que c’est.

Michel Crépu

 
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