Le commencement des jours

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 25/01/2018

Dans sa préface à l’édition Folio des Œuvres choisies de Calvin, le professeur Olivier Millet voit en Calvin la disparition du Moyen Âge, le moment d’une « crise sans retour », plus qu’avec Luther « si médiéval encore ». Tout cela nous fascine bien sûr, comme si nous assistions à un grand spectacle joué à guichets fermés. L’austérité glaciale du Genevois ne doit pas faire oublier quel immense écrivain il est. Ce serait trop simple de déduire d’un caractère sèchement moral des considérations esthétiques balayées par un génie littéraire dont on retrouve la trace jusque dans le parage d’un Samuel Beckett. Il est même stupéfiant de suivre le fil de cette puissance langagière à travers plus de quatre siècles d’histoire européenne. Tout récemment encore, nous lisions sous la plume de Marilynne Robinson certaines pages qui sont bien de cette même filière d’influence, d’ailleurs revendiquée par la romancière américaine, se déclarant « calviniste ». Un mélange de douceur et de rectitude, dans la familiarité de la Bible. Robinson nous bouleverse quand elle décrit la fin du fameux dîner d’Emmaüs. Que se passe-t-il après ? Qui rentre chez qui ?

L’historien de la littérature Emile Faguet (1847-1916) avait très bien cerné dans l’œuvre de Calvin une expérience incendiaire de la beauté : comme si Calvin, ayant poussé très loin l’expérience du beau avait cherché ensuite à s’en protéger. Le philosophe Jean-Louis Chrétien a écrit naguère un essai intitulé L’effroi du beau qui irait assez bien à Calvin, quoique Jean-Louis Chrétien pense surtout à Hölderlin. Mais la notion d’« effroi » est ici bien appropriée, tant il est vrai que la beauté n’est pas faite pour les âmes molles, mais pour les âme fortes, comme l’eût dit Giono, qui s’y connaissait en la matière. Jean-Louis Chrétien vient de publier chez Minuit un court et admirable essai : Fragilité qui semble se tenir debout comme une simple fleur dans un tableau de Chardin. On peut penser aussi, pour rester dans une ambiance calvinienne, à ces petits tableaux flamands où une dame joue du clavecin près d’une fenêtre. Tout y a l’air paisible, stable et ouvert à la lumière du dehors. C’est une lumière du jour le jour, aujourd’hui il fait beau, demain il pleuvra. C’est ainsi et le temps passe. Bientôt le printemps. Certainement il y de la fragilité dans tout cela, une fragilité d’une étonnante puissance.

Dans sa préface au Nouveau Testament, Calvin parle du « commencement des jours d’éternité » : formule mystérieuse, admirable. Il y aurait donc du début dans l’éternel ? Allons bon. Cela nous laisse de la marge pour voir venir. Car enfin, quand commencent donc ces fameux jours pas tout à fait comme les autres ? Calvin avait son idée sur la question, et il gardait peut-être pour lui le meilleur.   Sûrement y avait il chez ce prophète sec un quasi égoïsme d’amateur des belles choses. Un peu comme si, ayant découvert un endroit exquis, on se gardait bien d’en donner l’adresse à nos meilleurs amis.

 
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