L’art de la notule, un petit métier qui se perd

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 02/02/2017

Jadis, au fond des bois, vivait un brave homme dans sa cabane. On l’appelait le « notulier ». Son métier consistait à résumer des livres pour les paysans d’alentour, en prévision des longues soirées d’hiver. Qui dira le charme de ces veillées, où, rassemblés autour de lui, on l’écoutait nous emmener très loin au pays des lutins et des trolls ? Parfois, de petits nains à clochette s’approchaient de la fenêtre, pour écouter. Dès qu’on voulait s’approcher d’eux, ils fuyaient, puis revenaient. C’était merveilleux, car le notulier avait toujours une histoire dans son sac. On lui disait : allons père notulier ! Contez nous en une supplémentaire ! et il s’exécutait. Ainsi les jours passaient, dans une sorte d’émerveillement. Même les mésanges et les pinsons, d’ordinaire farouches, restaient au bout de la branche pour écouter.

Il n’y a plus guère de notulier à qui l’on puisse s’adresser désormais. Tout le monde veut faire long, écrire d’innombrables articles qui ressemblent à de véritables romans. Le vieux notulier de la forêt avait suspendu un écriteau au dessus de sa porte : « Excusez moi, je ne peux pas faire plus court ». C’était emprunté à une quelconque phrase de Blaise Pascal. Car le vieux notulier était assez cultivé, au fond. Mais il ne le montrait pas, il ne se faisait pas mousser sauf quand il prenait sa douche. Une douche froide, d’ailleurs, qui aiguise les membres et vous aide à plonger dans la merveilleuse journée qui s’annonce. On pense que Jorge Luis Borges, du temps où il travaillait à la bibliothèque municipale de Buenos Aires, écrivait lui-même de petites notules qui doivent figurer dans l’un des volumes de ses Œuvres en Pléiade. Les lire réjouit l’esprit et donne du courage.

C’est un art très difficile que celui de la notule. La forme brève oblige à faire tenir tout un monde à l’intérieur d’un espace fort exigu. Le miracle, avec Borges, est que l’exiguïté donne tout à coup au lecteur le sentiment qu’il se trouve dans une immense piscine. L’art de la notule fait entrer l’infini à l’intérieur du fini. Ce sont là les prodiges du langage et de la littérature, qui en étonneraient plus d’un s’ils prenaient le temps d’en prendre connaissance. Mais nous vivons une époque fort pressée d’aller à ses rendez-vous. L’époque tweete, elle n’écrit pas. Elle ressemble, de ce point de vue, à l’actuel président américain. Ce brave homme vient de signer un décret de fermeture du langage. Les experts pensent que cela devrait avoir des conséquences.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.