La vie des fourmis

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 21/06/2018

Dans L’homme sans qualités, Musil raconte la mort d’une fourmi au beau milieu de l’immense forêt. Comme soudain avertis, les animaux font route vers le lieu où repose la fourmi défunte. C’est un passage d’une extraordinaire beauté et l’on se demande par quel chemin Musil est arrivé à imaginer une scène pareille. Métaphore de la solitude, métaphore de la communauté, les deux mêlés ? La mort de la fourmi, dans son absence totale de signification, a cependant un sens. La communauté des animaux, les lièvres, les papillons, les coléoptères, tout le petit peuple des insectes et des moustiques lui en donne un et le lecteur est bouleversé. On pense à cette photographie montrant un groupe de chimpanzés recueillis gravement devant la dépouille d’un des leurs. Musil ne connaissait pas cette photo, toute récente, et d’ailleurs qu’importe. Ce qui bouleverse, c’est un sentiment d’appartenance, d’impérieuse et mystérieuse nécessité. L’avancée lente des animaux à travers la forêt pour rejoindre la petite sœur.

Tout cela pourra sembler bien éloigné de nos urgences migratoires. Peut-on se permettre de penser le contraire ? La petite fourmi compte :elle vaut à l’égal du lion qui lui aussi a l’intention d’assister aux obsèques, elle compte dans sa petitesse de fourmi qui n’a même pas de nom pour répondre à une éventuelle question sur ses chances de passer la frontière. Elle incarne la vulnérabilité extrême et l’on dirait bien que la famille animale le sait. On pense à ces choses folles en dévisageant l’actuel président des États-Unis faisant machine arrière, après s’être offert la jouissance (car c’en est une, pour lui, de toute évidence) d’incarner le Méchant absolu, l’homme capable de séparer l’enfant de la mère sans s’émouvoir. Ce sont là des scènes qui rappellent le pire et il n’est point besoin d’insister. Ce qui consterne et révolte tout à la fois, c’est de voir l’Amérique, terre de liberté et de dignité de la personne humaine, soudain totalement incapable de hauteur, incapable d’articuler les paroles si nécessaires de la civilisation. Dans un bel éditorial récent du Figaro, Vincent Trémolet a parlé d’un « enjeu de civilisation ». Et Bernard-Henri Lévy s’avise de cette même dislocation du discours politique dans son dernier livre, L’empire et les cinq rois[1] : un tweet de la Maison Blanche, un tweet d’humeur contredit dans la minute qui suit, et ce serait là le stade suprême émané du monde libre ?

L’ignominie compte ici double : d’abord d’avoir dit oui à une pratique barbare, de s’en dédire ensuite comme si cela ne comptait pas plus qu’un tracas quotidien, pour faire plaisir à son épouse scandalisée. Certains beaux esprits se piquent ici de ne point céder à l’émotion, comme ils disent. Mais il s’agit de beaucoup plus que de simple émotion. Et l’émotion a d’ailleurs aussi sa propre raison. Si ces beaux esprits daignaient pratiquer un peu ce qui leur reste de bibliothèque, ils y trouveraient matière à réflexion. Mais ne rêvons pas. Ou plutôt si, rêvons à ces quatre petites grenouilles retrouvées récemment par des chercheurs pékinois dans un ambre birman vieux de 99 millions d’années. Cette espèce de grenouille disparue porte un nom : Electrorana limoa. On peut dire simplement « electro ».

 

[1] Grasset, 2018, 288 p., 20 €.

 
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