LA SOIF DU MAL

| Publié le : 21/10/2020

À Conflans Sainte-Honorine, le président a dit : « ils ne passeront pas », selon cette formule qu’on répétait contre les « fachos » dans les rues de Mai 68, trente ans après la guerre d’Espagne. Il n’y a rien à redire à cette formule lyrique, notoirement impuissante, mais qu’est-ce qui est puissant en ce moment ? Quelles peuvent être les puissantes paroles ? On apprend qu’un lycéen de 14 ans a reçu de l’argent pour renseigner le tueur, lui-même un adolescent de 18 ans. Dix-huit ans, pour décapiter son prochain, cela fait court, même dans un roman de Dostoïevski, qui n’a d’ailleurs jamais franchi le pas. Il y a donc un «  palier » de franchi avec tout ce que cela implique de conséquences pour la suite, ce qui ayant eu lieu une fois étant appelé à se répéter.

Au moment de Charlie, nous étions saisis par un effet de sidération qui obligeait déjà à chercher dans le vocabulaire de quoi faire l’appoint et nous étions déjà bien contents de nous compter si nombreux. Aujourd’hui, plus rien ne reste de ces derniers restes de Charlie. C’était normal que Paris se lève lyriquement, une fois encore. Il y avait une sorte d besoin de vérifier que nous étions encore dans l’Histoire. Cinq ans ont passé et nous voilà sommés de vivre selon des paramètres qui paraissent de la main même du Diable. Le problème avec le Diable, c’est qu’il n’a pas de plan précis, il est un peu comme le virus, un jour ceci, un jour cela. Un jour dix morts, un jour cent. Sa marque de fabrique est toujours la même : pas de pitié, à aucun moment, avec qui que ce soit. À qui avons affaire ces jours-ci ?

Orson Welles a été, jadis, le créateur de ce film, La soif du mal, qui donne une idée de ce qui est possible de faire pour traiter le sujet convenablement avec une caméra. Mais nous ne sommes pas plus au cinéma que dans un roman de Dostoïevski. Nous ne savons pas où nous sommes, quelle langue parler. Il y a au Louvre un département des arts islamiques qui est une splendeur. D’où vient cette beauté qui nous sidère ? Dans ses carnets de voyage au Moyen Orient, Pierre Loti se laissait saisir par cette irradiation lumineuse, il écoutait à l’aube le chant si déchirant du muezzin et il se demandait, lui si paradoxalement athée, anciennement croyant, ce que tout cela voulait bien dire. Loti, en bien des endroits de ses carnets de voyages laisse sentir à son lecteur que de graves choses se préparent dans la vieille Europe. On est alors vers 1860. Il n’aura pas connu les riches heures du XXe siècle et il n’est pas difficile d’imaginer quelle eût été sa réaction devant l’horreur d’il y a huit jours à peine. Loti, on peut le dire ainsi, avait le sens de la beauté spirituelle, elle éclaire ses pages. Une nuit, il alla jusqu’à se laisser enfermer dans le jardin des Oliviers pour voir si cela lui faisait quelque chose, lui qui avait tant prié le Christ. À l’aube, il constata que rien n’avait bougé dans ses profondeurs. Il se trouvait aussi sec à l’entrée qu’à la sortie. Et cela le fit pleurer. On lit aujourd’hui ces pages oubliées d’un écrivain qui fut une gloire nationale, et l’on serait presque à pleurer une deuxième fois. De nous sentir si démunis, bouleversés et comme rendus muets par l’événement.

 
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