La mule de Saint-Simon

| Publié le : 14/02/2019

Écoutons un peu, c’est Saint-Simon qui parle, à dos de mule, faisant route vers son poste d’ambassadeur à Madrid : « …passant les Pyrénées, je quittais avec la France la pluie et le mauvais temps, nous étions montés sur des mules dont le pas est grand et doux. » Saint-Simon voyage peu, il a tellement à faire dans sa soupente de Versailles. Le voir à dos de mule est en soi un spectacle rare. Il devait y avoir un équipage, au moins une dizaine de personnes pour accompagner cet homme unique en son genre. L’Espagne catholique lui convenait mieux que l’austère Genève calviniste. Peut-être eût-il trouvé un certain agrément, comme Joseph de Maistre à Pétersbourg, dans la compagnie du tsar. Mais Maistre vit dans un monde mental qui n’est plus celui qu’a connu Saint-Simon. Maistre représente la Sardaigne, Saint Simon est une constellation émanée de l’absolutisme monarchique Louis Quatorzien où chaque détail compte comme un atome nécessaire à l’équilibre de l’ensemble. Tout cela a déjà été commenté des dizaines de fois. Nous n’y reviendrons pas. Ce qui retient notre attention aujourd’hui, c’est le pas doux de la mule, parvenu jusqu’aux oreilles du petit duc. Comme quoi les questions de préséances ne l’occupaient pas seulement. Il est extraordinaire que cet homme qui semble vivre dans un monde d’abstractions follement pointues ait encore de la place, dans sa machinerie intime sensible, pour la douceur d’un sabot. Il nous semble, mais cela reste à vérifier, que Philippe Jaccottet note lui aussi quelque part le pas hésitant d’un bouquetin, si subtil dans sa recherche du bon appui. Ces micros informations sont extrêmement précieuses, de toute manière, car elles font suivre jusqu’à notre plaque sensible un écho de qui fut ressenti il y a plus de trois siècles dans les montagnes pyrénéennes. Que ce soit le duc de Saint-Simon qui se charge de nous alimenter de la sorte en sensations rares n’est pas pour nous déplaire, on s’en doute. Autre sensation, vers le même passage, Saint-Simon note encore que Philippe II d’Espagne donnait à ses cochons uniquement des vipères à manger. C’est Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui relève ce point dans un essai qu’il consacra chez Gallimard en 1962 à Saint-Simon, essai remarquable qui semble avoir sombré dans l’oubli.

Toujours est-il que nous manquons terriblement d’informations sur tous ces points. Par exemple, nous ne savons toujours pas dans quelle mesure Saint-Simon se lavait les dents, comment s’habillait-il ? Disposait-il d’un valet de chambre ? Sur la route d’Espagne, s’arrêtait-on dans des auberges ? Comment tout cela se passait-il ? Toute la question hygiénique, sexuelle, pauvre en connaissance. Pourtant on ne peut pas dire que ces gens soient des chichiteux, bien au contraire. Saint-Simon ne manque pas ainsi de relever un rot émané de la bouche d’une petite princesse dont on n’attendait pas tant de ressources musicales. Et tous ces petits détails qui nous enchantent par on ne sait quelle magie de proximité. C’est l’infini du monde saint-simonien qui nous happe, comme chez Proust. D’ailleurs Yves Coirault, merveilleux éditeur de la Pléiade, relève l’existence à Versailles d’un certain abbé La Proustière, ami de Chamillart etc. N’hésitons pas à voir dans ce Proustière un avant-courrier du salon Guermantes. Et la machine continue…

 
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