La littérature de l’intime selon Twitter

La littérature de l’intime selon Twitter
Le blog de la NRF | Publié le : 01/12/2022

Puisqu’on parle de la disparition possible de Twitter, je voudrais évoquer son apport littéraire, un apport majeur, bien que passé inaperçu. Je ne parle pas des expérimentations poétiques ou romanesques inévitables. Du twitter des bons mots et de l’esprit français, cela a toujours été plutôt malaisant. Le médium est le message et on n’importe pas impunément une forme littéraire dans un environnement nouveau. Non, contrairement aux apparences, Twitter n’était fait ni pour les aphorismes, ni pour les haïkus. Sa Grande Forme, apparue de façon presque accidentelle, quand on a voulu dépasser la jauge de taille très réduite des tweets en écrivant un second tweet, puis un troisième, un quatrième, etc., en commentaire du premier, puis en numérotant ceux-ci pour indiquer au lecteur où il en était du petit récit qui se déployait sous le premier tweet, sa Grande Forme est le thread. Le fil, si l’on préfère – et c’est d’ailleurs avec une bobine en emoji qu’on l’annonce souvent. Je ne sais pas pourquoi, sans doute parce qu’il faut cliquer sur le premier tweet, et qu’on saura toujours où on en est du récit, le thread améliore considérablement l’expérience de lecture. On est entre le Livre dont on est le héros et le PowerPoint – deux systèmes éprouvés de capture de l’attention. Depuis cinq ou six ans, le thread est devenu ainsi ma première source d’information. Je ne lis plus les journaux, je ne regarde plus la télé, j’attends qu’une âme bienveillante me décompose articles et émissions en threads numérotés.

Le monde était fait pour finir dans un gigantesque fil.

Et la bascule, avec le mouvement Me Too, né précisément là, sur Twitter, s’est encore accentuée. Ce n’est plus de l’information que nous consommons désormais sur Twitter, c’est directement de la littérature, et pas n’importe laquelle, sa part la plus centrale, ce pour quoi, en tout cas, la littérature est faite, ou existe, au plan anthropologique : pour raconter le commerce entre les sexes, l’intimité entre les créatures humaines, les réglages fins de leurs mœurs – leurs débordements, aussi.

La littérature, disons celle que je connais le mieux, la littérature française, n’est – c’était déjà l’hypothèse du critique Albert Thibaudet – qu’une interminable étude de mœurs. J’ajouterais, fort du mouvement Me Too et de ses conséquences intellectuelles, que la littérature française est peut-être en dernier lieu une longue démonstration mathématique qui va tenter de résoudre, de La princesse de Clèves à La prisonnière, l’équation impossible dont elle a hérité du roman courtois. Équation impossible en ce qu’elle fait de l’amour, et si curialisé qu’il soit, un récit de prédation. Voilà l’équation impossible dont a hérité notre littérature : faire avancer la cause de l’amour, le rendre plus aimable encore, et plus doux, et plus fort, mais taire qu’en dernier lieu, dans un système patriarcal, l’amour, ce n’est que la safe zone des agresseurs sexuels – l’endroit où, protégé par le concept de passion, ils ne sauraient se méconduire.

On relira un jour, on a déjà commencé à le faire, presque toutes nos études de mœurs comme relevant d’un gigantesque système destiné en dernier lieu à protéger les agresseurs sexuels – sinon comme relevant directement de la culture du viol.

Et c’est justement sur Twitter que j’ai compris cela. En entrant, avec les amants, dans la zone grise. En lisant ces dizaines de récits qui décomposaient la douteuse passion amoureuse en actes élémentaires jusqu’à faire apparaître, soudain, un geste de violence. Parfois juste une main qu’on retient contre soi, une menace voilée de déshonneur. Presque rien, en réalité. Ou plutôt je veux dire des choses qui auraient pu nous échapper dans le roman traditionnel. Mais qui, racontées comme cela, de façon à la fois crue et réflexive, ne pouvaient plus tromper personne. On est bien, ici, face à une agression sexuelle caractérisée. Si intimes que puissent en être les protagonistes. À se demander même, hypothèse vertigineuse, si l’intimité ne sert pas à nettoyer la scène de crime.

Et le critique littéraire, en moi, était confronté à ce rebondissement spectaculaire : si médiocres que ces threads avaient pu m’apparaître parfois, s’ils avaient su retenir mon attention, s’ils avaient su modifier mon regard, alors il s’agissait bien de littérature. Et même de très grande littérature, de celle qui ne joue pas, par-dessus nos troubles existences, à les embellir en les payant de mots, mais bien au contraire celle qui dit vraiment les choses, va droit au but, à l’endroit le plus intime de nos vies – mais dont l’intimité elle-même est intrinsèquement publique, car c’est aussi le lieu de la honte et celui où s’expriment le plus librement les micro-réglages anthropologiques qui nourrissent la grande machinerie du malheur et de la domination.

Si la littérature peut quelque chose, sa place est ici. C’est un peu la lettre volée, cette histoire : bientôt un demi-millénaire que la littérature nous ment, et soudain, dans le flux qui défile sur l’écran de notre téléphone posé sur notre bureau, la vérité apparaît.

 

Aurélien Bellanger

 

à suivre... 

 
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