La joie d'être bête

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 10/09/2015

Le flot ininterrompu d'ouvrages sur le nazisme et la Seconde guerre mondiale rend difficile le repérage des bons. Il se trouve que c'est le cas, s'agissant de l'excellentissime roman de Patrick Roegiers, L'autre Simenon*. Centré sur la figure de Christian Simenon, frère de Georges, le célèbre romancier, l'ouvrage raconte avec une verve certaine l'attachement, le mot est faible, dudit Christian pour la figure du Hitler belge : Léon Degrelle. L'homme qui pouvait sans ridicule, faire des discours en caleçon, et qui donnait à tous l'impression enivrante qu'il s'adressait à chacun en particulier. Le lecteur qui a de la mémoire se souviendra peut-être du livre que lui avait consacré Jonathan Littell. C'est l'époque qui veut ça, à partir des années trente : une folie collective s'empare du Vieux Continent, comme une sorte d'envie furieuse de tout saccager autour de soi. Le jeune Christian suit le mouvement, il descend dans la rue, hurle n'importe quoi. Roegiers parsème son récit de slogans entendus alors, ou bien de ces exclamations extraordinaires, du genre : « nous sommes bêtes, nous sommes tous copains, nous sommes avec Degrelle. » On se trouve ici, ce n'est pas un hasard, en terre de carnaval, à la frontière de la folie meurtrière et de la foire du trône. On braille au massacre en mangeant des crêpes, en buvant de la bonne bière. Des démons ? Si on veut. Surtout des bons gars – « nous sommes tous copains » qui l'instant d'avant, n'auraient pas fait de mal à une mouche. Et les voilà lâchés comme des bêtes, joyeux d'être bêtes, ça fait tellement du bien de détruire à tout va. On se demande toujours, quand on voit les images de ce temps, comment et pourquoi tous ces braves gens aux fenêtres, qui applaudissent les dignitaires de passage, ont pu servir à ce point de bon public, mettant la main à la pâte quand il le fallait. Le livre de Roegiers apporte un éclairage précieux, en mettant en scène ce mixte collectif de foire et d'appel au meurtre. On se dit, à le lire, qu'il y aurait un livre à écrire : « Carnaval et nazime. » En contrepoint, il brosse la figure de Christian Simenon, le frère du fameux : c'est peu dire que l'un est aussi priapique et monstrueusement occupé de sa seule jouissance – littéraire, sexuelle, financière – que l'autre est introverti, ombre d'accompagnement, cherchant désespérément à exister. Il mourra finalement en 1947 dans une embuscade en Indochine. Itinéraire qu'on n'ose appeler un destin, tandis que Georges monte au firmament des lettres sous la bénédiction de Gide. Exit Christian, apothéose pour Georges qui a banqueté toute la guerre avec l'occupant, sans problème. On lui cherchera des tracas judiciaires, à la fin de la guerre, si peu. Prime à l'égoïste royal, malheur aux timides.

Pendant ce temps, la rentrée littéraire poursuit son petit bonhomme de chemin. « Ça va bouger encore » disent les connaisseurs. On lit le roman de Carole Martinez, La terre qui penche**, où l'auteur remue la langue française dans ses profondeurs médiévales. Une petite fille est morte de la peste, elle poursuit, d'outre tombe, la vie d'une âme qui voit tout, sent tout. Il n'est pas simple, pour le critique littéraire encore locataire de ce monde normal, de se plier à une telle opération de sortilège linguistique, mais le résultat mérite le détour. On voudrait bien devenir troll pour accompagner cette charmante petite âme qui chuchote avec son double. Carole Martinez doit être dans les petits papiers de la sorcière de la forêt où personne ne va, de crainte d'y croiser le méchant loup. Elle n'a pas peur, elle volète ça et là, on s'amuse beaucoup à la suivre. Ce que Carole Martinez ramène d'une telle équipée est un étonnant grimoire à multiples reflets. Une façon, peut-être, de ressaisir à nouveaux frais poétique, la réalité d'un monde terrestre qui nous échappe.

Michel Crépu

* L'autre Simenon, Patrick Roegiers, Grasset.
** La terre qui penche, Carole Martinez, Gallimard.

 
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