La grande guerre est terminée

| Publié le : 09/11/2018

C’est donc la fin. La Grande guerre de 14 est terminée. En ce 11 novembre 2019, on jette une dernière fois un œil dans le rétro avant que tout ne disparaisse dans la nuée générale des dates de l’« Histoire de France ». C’est à cela que servent les commémorations : à contrer l’oubli. Nous ne sommes pas près d’oublier la Grande Guerre de 14 vu la profondeur de l’entaille. L’Europe cassée en deux par le milieu de sa colonne vertébrale. Toutes les villes, tous les villages estampillés de leurs « monuments aux morts ». Tout le poison du XXe siècle est sorti de la boue des Éparges et nous n’en sommes qu’au début, pour ce qui est de notre « psyché ». Il n’est que de lire ce volume des Écrivains en guerre[1] pour mesurer l’onde de choc. Pas une onde, mais un gigantesque coup de hache. L’histoire de l’art au XXe siècle est l’histoire du coup de hache et son retentissement à tous les étages. Au fait, que penserait Bernanos de l’olibrius qui a eu l’idée d’appeler le président de la République à prendre le cap d’une « itinérance mémorielle » ?

Bernanos qui a écrit l’un des plus beaux livres sur cette guerre, Les enfants humiliés, aurait vu dans ce galimatias le résultat d’un effondrement de civilisation. L’a-t-il assez répété ! Les fameux poilus étaient des petits gars de vingt ans maximum. Et ce n’est pas sacrifier à la lutte des classes que de faire remarquer que l’on avait pris soin de mettre les pauvres en première ligne. Il faut ajouter à cette arithmétique terrifiante le lot des volontaires. Cela pèse dans la balance, qu’il y ait eu des petits marquis dans la boue des batteries. Bernanos, toujours, est devenu un des grands écrivains de son siècle à cause de la Grande Guerre. Donissan, le prêtre de Sous le soleil de Satan est un petit vicaire de rien qui arrive symboliquement du front. Bernanos a démarré son roman en 1919, sans perdre de temps. Jamais il n’aurait imaginé son « héros » sans le traumatisme des tranchées (Bernanos parlait d’expérience).

Et voilà qu’on parle désormais d’envoyer Genevoix au Panthéon. Pourquoi pas. Il y a des gens très bien là-bas, qui s’ennuient un peu. La gloire posthume n’est pas un habit qui leur va. L’arrivée de Genevoix aurait cet effet de récapituler ce qui s’est joué de 1914 à 1945. Genevoix a écrit Ceux de 14 qui est un chef-d’œuvre et son éditeur actuel, La Table ronde, a publié naguère un court récit de Genevoix, La mort de près. Comme il passait toujours à travers les balles, on l’appelait l’« intuable ». Et puis finalement, Genevoix finit par prendre une balle. Rarement, on aura lu un écrivain évoquer la mort en restant aussi sobre et dénué d’effets de manche. Genevoix, merveilleux dessinateur du monde naturel, des arbres et des fleurs, a été celui qui a fixé ce moment capital, la fin de l’Europe humaniste, à ras de terre. Après 14-18 il y a encore une Europe au sens géographique, il n’y en plus au sens philosophique. C’est la littérature qui prend le relais, avec les moyens du bord. Nous y sommes encore. La Revue Esprit, qui publia beaucoup sur Bernanos, a titré son dernier numéro Une Europe sans christianisme ? Le point d’interrogation est là pour ne pas donner l’impression d’avoir déjà joué la partie. C’est une excellente question. Nous avons tout le XXIe pour y répondre.

[1] Gallimard, 2016.

 
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