La France inconsolable

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 14/12/2015

Voilà qui est incompréhensible : un pays tel que la France, si fait pour le bonheur, à ce point sujet au malheur. Un jour, les historiens nous expliqueront peut-être ce qui a bien pu se passer. Il n’existe pas un domaine, de la littérature ou des beaux arts, de la politique ou de la cuisine, où la France ne se soit montrée au meilleur. Mais rien n’y fait : le voile de la dépression et du ressentiment vient faire écran, capter la bonne énergie pour installer à la place un climat de défaite et de tristesse. Comment a-t-on pu en arriver là ? Cette question démange quiconque se sent partie prenante de l’aventure d’un pays. Point n’est besoin d’être cocardier pour cela. Il suffit simplement de se promener n’importe où, de lire des livres, d’écouter certaines musiques. Nathalie Azoulai vient d’écrire un merveilleux roman[1] tout droit sorti du cloître racinien de Port-Royal. On lit ce livre, on se demande comment il se trouve encore des imbéciles pour décrier la médiocrité littéraire de la scène actuelle. Mystère du ressentiment, du besoin mortifère de ne pas s’aimer.

La planète considère éberluée le vaisseau France s’enfoncer lentement au milieu des eaux noires de la déréliction électorale. Jusque là, on s’amusait à se faire peur et voici désormais que la réalité frappe à la porte. Tout à coup, le calendrier fait sentir son corset de fer. Dans dix huit petits mois, l’élection présidentielle et l’imminence d’une catastrophe possible. Il est trop tard pour les grands refrains, les gesticulations lyriques. Le centre de gravité vacille, on ne sait plus où il est, au juste. Ce centre de gravité était une synthèse de modération et d’audace, de goût de la bataille et de penchant pour la conversation, de besoin de tempête et de repos. Tout cela formait un composé, une sorte d’essence française. Cette admirable synthèse (appelons-la aussi bien un « art de vivre ») n’a pas disparu, mais tout se passe comme si elle ne répondait plus. Un épuisement. Une fatigue spirituelle.

Il y a une histoire à cela que ne saurait combler un simple éditorial. La Grande Guerre de 14, puis le couloir si trompeur de l’entre deux guerres, puis l’effondrement de juin 40. Dans son extraordinaire Journal[2], Maurice Garçon a été le témoin de ce long processus de décomposition. Ce qui arrive aujourd’hui, dans un effrayant mélange de mensonges et d’impostures, est le fruit de cette histoire. C’est le contraire qui serait étonnant. On ne peut pas vivre impunément à crédit sur le mensonge, l’illusion d’être ce qu’on est incapable de vivre réellement. Comment nommer cela ? Faillite des élites ? Il y a bien de cela en effet, une façon incroyable d’ignorer le réel tout en profitant de ses avantages. Il y a de quoi allumer dix révolutions, et l’on s’étonne que la maison tienne encore debout. Un dernier reste de politesse, peut-être. Mais ce n’est pas tout. Il faut sonder plus profond, atteindre les profondeurs. L’endroit secret où se décident les destins. Ce qui fait qu’une histoire touche à sa fin ou au contraire va ressurgir. C’est ce qui arrive aujourd’hui à cet incroyable pays. Tout se passe comme si la France, ayant été un miracle, ne se consolait pas d’avoir perdu cette magie qui a étonné le monde. La France est inconsolable d’elle-même. Elle est comme une vieille actrice qui pleure dans sa loge, les spectateurs disparus. Il n’y a pas de médicament pour cela. Il y faudrait simplement du désir. Et c’est ce qui manque le plus.

Michel Crépu

[1] Titus n’aimait pas Bérénice, P.O.L, 2015.

[2] Maurice Garçon, Journal (1939-1945), Les Belles Lettres/Fayard, 2015.

 
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