La France en « réa »

La France en « réa »
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 08/04/2021

Cette saison d’avant été promet un spectacle pour lequel il ne sera pas nécessaire d’apporter son certificat d’AstraZeneca. Quoi qu’il en soit, nous sommes déjà décorés, il n’ y a plus aujourd’hui de cette atmosphère de fête qui enchantait nos rues de l’année dernière. Les mêmes qui battaient leur fond de casserole font maintenant du service après-vente pour malades égarés. Cette malédiction aura fait naître des vocations en nombre, en remplacement des volontaires manquants, eux-mêmes déjà percutés. La France est en état de réanimation.

De Niort, où il tient sa pharmacie d’une main de fer, les masques comptés comme des pots de confiture, M. Jolibois est devenu un spectateur assidu de la série Hippocrate. Qu’on ne vienne pas le déranger alors que les internes Chloé, Hugo, Igor tiennent entre leurs mains le sort de la nation. L’épisode est proche où l’on va voir un clone du président Macron demander de l’aide dans le couloir de la mort. Le metteur en scène d’Hippocrate Thomas Lilti peut se réjouir d’avoir eu du nez en matière de casting : ses acteurs sont si merveilleusement en phase avec l’idée que nous nous faisons d’eux, que l’on réclame déjà une suite. On veut vivre avec les acteurs, pas seulement les regarder jouer, et on voudrait même peut-être mourir dans leurs bras, on demande une chambre, on veut bien même pleurer dans un couloir, abandonné de tous. Tout est possible pourvu que la petite troupe des internes soit là, y compris pour dire qu’elle n’a pas le temps. Pourvu qu’il y ait un signe de vie, un crachat tuberculeux fait l’affaire, nous ne sommes pas si précieux, comme autrefois.

On s’est indigné du manque de lits, mais un coin de chiotte nous suffit pour sauver l’humanité, c’est bouleversant, cela arrive à chaque minute. Le cinéma gagne la bataille de l’émotion digne, qui ne craint pas d’être désavoué par Dame Vérité et son faux air de Talleyrand. On ne veut plus retourner dans le vrai monde où il faut sortir sa carte Vitale à tout moment, avant toute autre considération. Le monde d’Hippocrate est comme une famille que l’on ne veut plus quitter. Le principe de la série repose sur un principe d’attractivité qui ne laisse aucune chance aux amateurs de digression pour rien. Tout ici est au service du genre humain, quel que soit son niveau dans l’échelle sociale. La salle des urgences est l’arrière-salle du Jugement dernier, dérangeable à tout moment. Il n’est pas de minute qui ne soit susceptible de donner lieu à un miracle de la générosité. Il y a toujours une minute de passage corvéable sur-le-champ. Ce qui serait le bouquet, ce serait d’arriver à nous montrer du temps désolé, pour rien, de l’ennui. Mais l’urgence n’en veut pas, elle dit le contraire du désœuvrement, cela lui parle d’un autre monde pour lequel elle n’a pas une minute.

Ce qui est incroyable, c’est que le metteur en scène Thomas Lilti paraît conscient des risques de kitsch ou, pire encore, d’indignation à la mode de l’insupportable Ruffin. Chaque soir, nous avons rendez-vous avec une sorte de miroir à peine déformant. « La vérité, personne n’en veut », a dit Céline un jour d’agacement. Il avait raison, c’est ce qui agace avec lui : car il ne tire qu’un très maigre profit de ses envolées. On ne peut même pas dire qu’il joue à l’indigné, le dégoût est trop fort. Thomas Lilti ne veut pas faire son Céline (qui était lui-même médecin), il se contente de faire son cinéaste et il n’y a là rien de répréhensible. M. Jolibois, qui a la dent dure, nous a confié au téléphone qu’il n’en revenait pas de tant de minutes réquisitionnées pour la beauté du genre humain. Nous lui avons dit que nous songions à signer notre bulletin d’engagé.

Michel Crépu

 
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La France en « réa » La France en « réa »
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