La Fontaine vous regarde

| Publié le : 17/10/2019

Il y a un portrait de Jean de La Fontaine par Largillière qui donne envie d’y passer l’après-midi, en dépit des rendez-vous qui attendent. C’est un La Fontaine déjà âgé, qui se laisse peindre par le plus grand portraitiste de son temps. On voit qu’il s’en moque, ou plutôt qu’il n’y pense même pas. À la limite, au coin de l’œil droit quelque chose comme une lueur d’encouragement à l’adresse de Largillière. Rien, pas un soupçon de narcissisme, de néo-cabotinage, de jeu avec le spectateur, cette façon si agaçante chez tant d’autres, de faire semblant d’être indifférent alors qu’au contraire, tout le corps est braqué dans le désir d’être vu. Y a-t il quelque part un autoportrait de Largillière ? Ce serait bien intéressant de voir comment s’y prend le génie de peindre les visages quand il s’agit de sa propre paupière, du fil que dessinent les lèvres confondues, avalées, comme avec les grands priseurs de tabac.

Mais bien sûr qu’il y a un autoportrait ! Il y en a même plusieurs !! On a l’embarras du choix. Dans l’un, Nicolas Largillière ressemble à George Sand, dans l’autre on dirait Diderot, coiffé du bonnet. À moins qu’on ne préfère ces portraits du Largillière jeune, avec la perruque montée comme une cascade, lui dévalant par-dessus les oreilles, le tout arborant un mince sourire de cour, un sourire bien typiquement satisfait de quelqu’un qui sait sa chance, heureux d’appartenir à l’élite, une élite comme on a jamais revue depuis. Jean de La Fontaine se moquait éperdument de tels sentiments. Le biographe Jean Orieux, hélas défunt, écrivit naguère (1976) une vie du fabuliste. Il avait Bossuet et Racine dans sa parentèle, ou presque. En tout cas, quand on s’approche de La Fontaine on ne peut pas être plus près du réacteur nucléaire. Un réacteur sans bruit, qui fait écrire à Orieux que son héros « demeura pendant bien des années un garçon insignifiant enveloppé de douceur, de silence et de paresse. Une sorte de coquille molle que le temps, les bois, les prés, le sommeil, la société de quelque gens d’esprit et les anciens poètes couvèrent lentement… »

Revenons à son portrait, tellement on est sûr qu’il va se mettre à parler. Une question du genre : « quelle heure est-il donc ? », ou bien : « jeune homme, auriez-vous un peu de tabac ? » En réalité, La Fontaine me fait penser à Bernard Frank, qui avait la même nonchalance, le même pointillé dans l’art de dire sans avoir à le dire. On peut voir à la Bibliothèque Nationale, à l’abri d’un grand cahier, ses dernières feuilles écrites. C’est le brouillon ultime de ce que La Fontaine avait en vue : une tragédie. À la mêlée furieuse des phrases, on voit que La Fontaine avait certainement conscience qu’il faisait fausse route, mais qu’il refusait de se l’avouer. Pouvoir se dire, dans le secret du cabinet : « laisse tomber Jeannot, ce machin n’est pas pour toi » était visiblement hors de portée. Le sort a tranché en faveur du corbeau.

Un dernier regard au portrait, avant de quitter la pièce : ce sera pour le mouchoir de dentelle blanche qui fait un accord profond au bleu demi pâle des yeux. Sur le front, à peine visibles, deux boucles rescapées de la perruque. L’auteur du Corbeau et le renard nous observe du lointain de son dix-septième siècle. On dirait qu’il a peut être vu passer quelque chose à la fenêtre. Dans un instant, il va se lever, saluer Largillière qui comble notre après-midi. Dehors, l’air est aux premiers frissons. Saint-Simon dirait : « on était en automne ». La Fontaine prend l’allée sur la droite, on le regarde s’éloigner tranquillement. Orieux écrit encore : « Il glissa inaperçu parmi tout le monde, comme n’importe qui. »

 
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