L'homme qui aimait son journal

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 21/05/2015

Il  se passe avec la presse, les journaux, des choses étranges. Depuis les profondeurs du XIXe siècle, l’homme de la rue achète son journal, il a des opinions, il en discute avec les autres au café. Ce sont là des scènes familières qui n’appartiennent pas seulement à la mythologie française mais aussi bien aux cafés viennois, berlinois, milanais, on s’excuse de ne pouvoir citer tout le monde. L’arrivée de la « révolution numérique » a pulvérisé ce microclimat. Les journaux ont perdu leurs lecteurs, qui préféraient s’alimenter à la « tablette ». La tablette si séduisante avec son allure mêlée de stèle grecque et de disque hyper-tech. Ainsi avons-nous vu arriver sur nous ce tsunami d’époque, menaçant jusqu’à l’existence d’institutions journalistiques dont on pouvait croire qu’elles étaient à l’abri de l’Apocalypse. Le quotidien Libération fait partie de ces titres et l’on a pu croire un moment qu’il allait tout bonnement disparaître. C’est ce qu’on disait, en tout cas, le matin au café.

Mathieu Lindon, critique et éditorialiste à Libé depuis plus de vingt ans vient d’écrire un livre sur son journal : Jours de Libération, aux Éditions P.O.L. C’est un des plus beaux livres de cette saison. Et pourquoi donc ? Non que Mathieu Lindon détaille pour nous les mille faces des mille plans de redressement qui se sont succédé depuis un an. Il y en aura d’autres, n’en doutons pas. Mais Mathieu Lindon, fidèle en cela à une simplicité de ton qui le caractérise, a seulement voulu ressaisir ce qui le lie à « son » journal. Ce lien est fait de menus événements de la vie d’une rédaction, il en est la substance même. Ceux qui n’ont pas vécu l’expérience de travailler dans un quotidien ne peuvent peut-être pas bien se rendre compte. Le livre de Lindon, en tout cas, devrait les y aider. Il aime son journal, il ne prévoit pas de le quitter au prétexte d’on ne sait quel bon moment pour la retraite. Il pense simplement que le journal peut avoir des défauts, mais qu’il n’est pas indigne. Le terme d’indignité prend ici une force singulière. On voudrait être bien certain que tout le monde peut en dire autant.

Au demeurant nulle leçon de morale ici donnée. Pas le genre de l’auteur. À la place, un déroulé chronique de quelques mois singuliers. Bien sûr, comment ne pas penser aux terribles événements de janvier dernier. Mais la beauté particulière de ce livre tient surtout dans la simplicité d’une affection pour cette drôle de chose qu’est une liasse de feuilles de papier. Mathieu Lindon a su écrire ce lien, sans chercher à le glorifier, à s’en faire une toge de vieux sage. Un jour, il passera la main, d’autres poursuivront le boulot, c’est bien ainsi. Cette manière de tenir ainsi le fil du temps fait paraître tout à coup les choses dans une autre lumière. Celle de l’amitié, du travail, du temps donné. Y en a-t-il une autre ?

Michel Crépu

 

commentaires

Alex Caire | 23 mai 2015
Ces belles valeurs : l'amitié, le travail et surtout celle du temps donné (valeurs qui n'ont hélas de nos jours que peu d'adhésion) font que le temps donné devienne du temps consenti ; et par conséquent chaque moment de ce temps consenti devient un moment du Temps perpétuel propre à chacun (qu'aucune contrariété temporelle ne saurait éclipser)... Des valeurs de jadis !

Paul-Jean | 25 mai 2015
Il faudra un jour que vous écriviez le même genre d'article à propos de l'homme qui écrit son journal personnel. Il existe encore des diaristes ; peut-être en êtes-vous un vous-même !? Qu'en diriez-vous ?

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.