L'Europe en rangeant

| Publié le : 23/01/2020

C’est encore le mieux, s’enfoncer dans la jungle du désordre des livres, disparaître de dessous les piles, resurgir plus tard, avec une trouvaille. Aujourd’hui les Mémoires d’Henry van de Velde, Récit de ma vie (1863-1957)[1]. Ces mémoires ont paru chez Flammarion en 1995 en deux volumes. Un chef d’œuvre d’édition, d’établissement des notes, d’aiguillages multiples destinés à enrichir les connaissances du lecteur. Dans le genre, un sommet. Pas un bouton de culotte qui n’ait sa cote classée aux archives nationales. Henry van de Velde, belge, était architecte, designer, quasi ingénieur aussi bien qu’ébéniste, il était un familier du milieu de l’« Art nouveau », habitué des vernissages Lautrec, Signac, Matisse, pratiquant son métier d’architecte comme un instrument de musique. Le hasard des circonstances, du fait de notre désordre intrinsèque, nous ayant privé du premier volume, nous nous sommes jetés à l’eau dans le second, de 1900 à 1913. Période électrique que Van de Velde traverse passionnément, créant des chaises ou des maisons comme s’il s’agissait de sonates ou de poésies : toujours, il s’agit de penser ce qu’on fait, c'est-à-dire d’incarner l’objet. Lui trouver son accomplissement spirituel. Valable aussi bien pour la petite cuiller que pour le fronton du temple. Il n’y a pas d’un côté le monde sublime de l’art et de l’autre, le monde des utilités domestiques. Tout se tient et se renvoie la balle dans une harmonie qu’on place mentalement sous le regard athénien de Goethe. Parmi ses amis du grand monde, Van de Velde se souvient de cette dame qui n’oublie pas que Goethe l’a fait danser sur ses genoux. S’il avait eu un peu plus de chance, il eût obtenu la commande du Théâtre des Champs Elysées qui revint finalement à Auguste Perret. Mais dans ces années bouillonnantes, la rivalité entre la France et l’Allemagne n’avait rien de guerrier. Au contraire, c’était un peu comme une joute mondaine de bons mots, les bons mots pouvant être des palais, des hôtels, des bibliothèques, des salles de billard. Les étoiles de ce monde s’appellent Berlin, Weimar, Paris, Bruxelles. Pas de Vienne ni de Londres. Quand on parle d’Europe aujourd’hui, c’est à de telles étoiles que l’on peut penser. Prendre un Thalys et errer dans ces villes qui ont si intensément vécu ce qu’elles savaient unique.

Une ombre hante ces pages : celle de Nietzsche, dont la sœur, Elisabeth Förster-Nietzsche se veut l’ange gardienne, pour le pire. Nous n’en sommes pas encore aux sombres années de la montée du nazisme, le mot n’existe même pas. Ce que Nietzsche représente pour la génération de Van de Velde, c’est une aventure exceptionnelle de l’esprit humain. L’auteur d’ Ecce Homo est vu comme un fabuleux pionnier du monde nouveau qui arrive. À Weimar, Van de Velde rend visite à la sœur du philosophe, drapée dans une sorte de robe de prêtresse, elle lui parle de son espoir de fonder au Panama, avec son mari, une colonie authentiquement aryenne. Plus tard, elle offrira à Hitler la canne de promenade de Nietzsche. Fascinantes, les pages que Van de Velde consacre à la place de Nietzsche dans son travail. Un repère, un point de non retour. Curieux, ce paradoxe d’une pensée qui est reçue dans les salons, dans le froufrou du grand monde. Zarathoustra prend une petite coupe de champagne. C’est l’immense mérite des mémoires d’être de tels lieux où se marquent encore, visibles, les traces du chemin parcouru. Le second volume de ces mémoires s’arrête à 1913. Quelle eût été la suite ? On peut dire que cette ultime décennie est bien la dernière à vivre encore ce que Thomas Mann appellera la « noblesse de l’esprit ».Ce qui étonne surtout, quand on connaît la suite, c’est l’enthousiasme pour le Beau, la volonté de contribuer à une élévation générale de l’esprit dans les formes, à la « grecque ». Ce qui frappe encore, c’est la présence si active du milieu mondain aristocratique, qui se passionne pour le débat esthétique. Il faut dire que la perfection éditoriale de ces mémoires est en elle-même une réussite artistique. Le volume est introduit par François Loyer, dont on a pu lire naguère Le siècle de l’Industrie ou Paris XIXe siècle, l’immeuble et la rue, magnifiques ouvrages. Est-il nécessaire d’ajouter combien est précieuse la lecture d’un tel ouvrage à la vue des problèmes de vie en société qui sont les nôtres ?

 

[1] Récit de ma vie. Berlin-Paris-Weimar. Tome 1, 1850-1900 ; tome 2, 1900-1913.Texte établi et commenté par Anne van Loo avec la collaboration de Fabrice van de Kerkhove, introduction de François Loyer , Flammarion.

 

 
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