Jules Verne is back

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 08/02/2018

Quel étrange sentiment nous saisit soudain devant le décollage du monstre, à la manière d’une sonate de Vinteuil, quoique Marcel Proust n’ait pas eu la moindre idée de ce que pouvait être une fusée. Proust à Cap Canaveral : imaginez. Comme il y avait autrefois pour le prix de Rome, réservés aux futurs génies de la peinture, des sujets mythologiques (les funérailles d’Hector, la naissance de Louis XIV), on peut proposer aux candidats : « Marcel Proust assistant au décollage de Falcon Heavy Space X ». Nous frôlons là l’oxymore absolu, c’est donc un événement très important. Mais l’effet Vinteuil, il vient surtout de ce que ce décollage inopiné nous rappelle les années 70, quand la Nasa envoyait un promeneur sur la « lampe du pauvre » (Chateaubriand). Mr Elon Musk, propriétaire de la plus grosse fusée du monde, pourrait bien, à coup sûr, figurer au casting d’un roman de Jules Verne inédit, celui-là même qui s’écrit sous nos yeux. Il y a du capitaine Nemo chez Elon Musk, et l’on imagine sans problème l’ambiance régnant dans le salon cosmique où devisent les voyageurs. Jules Verne aura pris soin de distinguer les profils, du romantique toujours pensif au hublot, à mesure qu’il voit s’éloigner la petite boule terreuse qui nous sert de planète familiale, au scientifique faustien sans cesse à imaginer de nouvelles prouesses techniques.

Il paraît que Mr Musk a fait embarquer à bord de la fusée une voiture cabriolet de couleur rouge et qu’un faux mannequin se tient à la vitre, au son du célèbre Space Oddity de David Bowie. C’est là un résumé extraordinaire de ce que l’historien Fernand Braudel eût appelé un « moment de civilisation », une « installation » proposée aux éventuels amateurs de Mars ou ailleurs. Pas de livres ? Ah. Un oubli, peut-être, et il est trop tard pour faire demi-tour. Un détail, encore : il est tout de même notable de remarquer que la recherche de voisins cosmiques ne semble plus si prioritaire. S’il y a du monde dans les espaces infinis, eh bien que cela se signale. Nous autres nous fichons bien de savoir s’il y a des cousins à trois têtes, nous avons pris soin de réserver un hôtel lunaire sur les bords de « la mer de la tranquillité », il y a déjà deux inscrits. Ne sentez-vous pas déjà la banalité extrême de ce séjour ? La lune ? Peuh ! On dirait la porte de Choisy un soir de rentrée de week-end. D’ailleurs il y a quelque chose de très désuet, les soirs de juin, à regarder notre pauvre lune éclairer le poste de péage. Donc allons plus loin, plus fort, plus fou, plus cher. Mr Musk assure que d’ici 2020, on se baladera à travers les étoiles, comme si de rien n’était. Le grand thème de cette nouvelle aventure va être le tourisme. Chose que Jules Verne n’avait pas conceptualisée comme il faudrait maintenant. Le touriste est le contraire de l’aventurier. Il entre en scène quand l’aventure est finie. Quand la voirie a nettoyé les traces de sang et que la voie est libre à l’ouverture d’un restaurant. Le touriste est un anti-aventurier : en ce sens, il représente pour le nouveau Jules Verne un enjeu de taille. Comment continuer à imaginer de l’aventure quand celle-ci se voit systématiquement doublée au poteau ? Notre équipage arrive en vue de Mars et qui est là pour nous accueillir avec un menu spécial enfants ? Mister Musk en personne ! On se penche au hublot et notre voisin de siège s’exclame, un rien dépité : « On dirait La Baule ! » C’est le grand défi littéraire à relever pour les nouveaux Jules Verne du XXIe siècle : créer de l’aventure au lieu de l’exploit technique et du déjà vu. À ce jeu là, les petites campagnes du Loiret l’emportent, et de loin, sur les falaises de Jupiter (il paraît qu’il y fait trop chaud, prévoyez seulement une chemisette).

Michel Crépu

 
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