Jeanne Moreau, actrice royale

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 02/08/2017

Jeanne Moreau est morte, elle n’avait pas d’âge. Ou plutôt, elle avait l’âge qu’on choisit d’avoir quand on se moque éperdument des règles en vigueur. Seul compte le désir, l’intendance suit. Dans son cas, on peut dire que l’intendance a suivi, et même un peu plus loin encore. La liste des films donne le tournis : Jule et Jim, Eva, Ascenseur pour l’échafaud, La nuit, Touchez pas au Grisibi etc. Lire la liste est comme de lire un manifeste du talent en soi. Pas une erreur de casting, quelque chose de souverain, de fauve, de royal. Elle avait commencé au théâtre en 1950, dans une adaptation des Caves du Vatican d’André Gide, le personnage de la petite prostituée. Démarrer une vie d’actrice avec les compliments de Gide et ceux de Paul Léautaud, cela fait du bien au moteur. La suite a montré quelle façon elle avait eu de traverser les rôles sans qu’on oublie jamais qu’il s’agissait de Jeanne Moreau. Ce qui chez d’autres peut sembler de l’orgueil narcissique était chez elle un signe de maîtrise des images du cinéma. Avec cela, une très grande lectrice, familière des viennois, Broch, Hofmannsthal, tant d’autres auteurs dont on sentait qu’ils étaient la garde prétorienne. Ceci explique cela. La mort, elle en avait parlé sans trembler dans certaines interviews, il n’y avait pas là matière à glose inutile. Question d’élégance, de mordant, de style.

Cette exécrable nouvelle de sa mort, typique du traître mois d’août, aura au moins pour conséquence de donner envie de revoir tous ses films. Réentendre le trompette de Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud, ou admirer les premières images sublimes d’Eva, l’arrivée à Venise, toujours avec Miles Davis, entre autres options possibles. Et Viva Maria pour le bouquet sensuel, en compagnie de B.B. Tout cela a été, et reste merveilleux. Le cinéma que Jeanne Moreau a incarné comme personne est un cinéma de rêve dans le vrai des choses et des êtres. Le ravissement est là, et nous sommes bien sur terre. On a les deux en même temps. On ne voit pas comment mieux définir l’enchantement visuel que procurent les images dansantes sur un écran.

Sinon que faire ? On se le demande. Lire par exemple l’exquis petit livre de Giorgio Maganelli , Vie de Samuel Johnson naguère publié au Promeneur, merveilleusement traduit par Dominique Férault. Recopiez après nous : « Samuel Johnson avait besoin de tout savoir sur la vie, sur les passions, sur les désordres de l’existence ; et il lui fallait connaître tout cela non pas en moraliste, pour en faire matière de déclamation ; mais en homme vivant, et essentiellement amoureux de toutes les formes de l’existence, même les plus sombres et les plus viles. » Johnson a vécu dans l’Angleterre du XVIIIe, à la fois comme un vieux lord et un beatnick avant l’heure. Si James Boswell ne s’était pas donné la peine de raconter sa vie dans un livre qui est devenu un chef d’œuvre de la littérature anglaise, nous ne donnerions pas cher de sa postérité. Une nouvelle traduction de La Vie de Samuel Johnson de James Boswell s’impose absolument, en Pléiade, en Folio, n’importe où, mais vite, quelque part dans votre bibliothèque entre Voltaire et Diderot. Mieux encore, avec une étagère pour elle toute seule.

Manganelli note ceci : « Boswell a un coup de patte infaillible et léger, fulgurant. Ce ne sont pas des idées qui animent ses gestes extrêmement rapides, mais on dirait une musculature d’animal intellectuel, une innervation parfaite. »  La NRF est heureuse de dédier ces lignes si nettes à l’actrice Jeanne Moreau.

Michel Crépu

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Léonard, seul
Une exposition Leonard de Vinci se tient au Louvre, elle va durer deux mois. C’est l’expo monstre de la fin de l’année. Ceux qui voudront voir La Joconde en vrai devront prendre leur ticket, comme pour le reste, d’ailleurs. L’historien Alphonse Dupront voyait dans les cortèges de visiteurs d’expositions un équivalent des pèlerinages médiévaux. Au XIIe siècle, on traversait l’Europe pour toucher le tibia de saint Gontran. Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon le tibia.

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.