Jean Daniel, la conviction et le style

| Publié le : 20/02/2020

Jean Daniel a snobé son centenaire. L’enfant de Blida, en Algérie, qui se souvenait du braiement matinal de l’âne, comme celui du tableau de Bellini peignant l’extase de saint François, a opté pour les 99 ans. Elégant Jean Daniel, qui aimait séduire, ne parlant jamais fort, toujours dans un demi sourire d’homme du monde. Il est impossible de parler de lui sans parler d’Albert Camus, son modèle, son totem, son mur de renvoi de balle quoi qu’il ait pu en être des désaccords entre les deux hommes. Jean Daniel arborait fièrement son lien à Camus, comme une légion d’honneur. C’est toute l’histoire de la gauche française d’après la Seconde Guerre mondiale qui trouve aujourd’hui son épilogue dans cette disparition d’un monstre sacré du journalisme politique.

Il avait d’abord couvert la guerre d’Algérie pour l’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber avant de fonder le Nouvel Observateur avec Claude Perdriel en 1964. L’enjeu ? Faire exister une gauche qui tienne sur la base d’un humanisme dont Camus avait fourni le vocabulaire, à distance de Marx mais pas en dehors non plus. Il y a là, à partir de cette aventure de presse si excitante, toute l’histoire d’un laborieux déverrouillage idéologique dont nous avons été, nous autres les lecteurs de l’Obs des années 70-80, les témoins passionnés. Camus avait jeté son dé : la question sociale est plus importante, comme telle, que l’habit philosophique de « lutte des classes » dont on l’affuble. Ce sera le duel Sartre-Camus dont Jean Daniel, époustouflant éditorialiste, se fera le vigilant chroniqueur. Ce sera tout le drame de la seconde moitié du XXe siècle, le rendez-vous à demi réussi à demi raté de la gauche française avec la question totalitaire. Personne n’a oublié la fameuse séance d’Apostrophes où Jean Daniel, assis au côté de Soljenitsyne, fait la leçon, quoique avec respect, à l’auteur de L’Archipel du Goulag. Il y avait là un duel de la fidélité avec l’ébranlement du coup de boutoir qui fait crouler la maison qu’on croyait indestructible. Il faut reconnaître à l’Obs de Daniel de ne pas s’être dérobé au coup de boutoir. Près de lui le philosophe Maurice Clavel saura porter le fer au juste endroit. C’est que le thème révolutionnaire en contient un autre, plus profond, que symbolise la question du Mal. Le désir légitime de justice engendre aussi ses propres monstres : insondable contradiction. Jean Daniel y reconnaissait là encore l’urgence d’en appeler à Camus.

Cette histoire peut sembler lointaine, sinon oubliée déjà. Elle contient pourtant tout ce qu’il y a d’important à retenir pour aujourd’hui. On y retrouve certains noms familiers du monde de la politique, de la littérature, du journalisme et de la philosophie (Michel Foucault ébahi par la révolution iranienne…), qui n’ont pas disparu de la chère histoire si émouvante et exaspérante à la fois, de la « deuxième gauche ». Michel Rocard, Jean Lacouture, si incrédule devant la folie des Khmers rouges, Jacques Julliard, Gilles Martinet, Edmond Maire… Jean Daniel avait interviewé le jeune président Kennedy, il incarnait ce qu’un journaliste peut espérer de mieux et qui semble aujourd’hui si menacé : la conviction et le style.

 

 
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