Bernard Cazeneuve, prix Goncourt du nœud de cravate

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 08/12/2016

Hors de ma vue, misérable créature, qui n’avez pas encore ouvert le 4e tome du Journal de H. D. Thoreau ! Thoreau, bon sang ! Ses godasses ! Sa barbe de Moïse dans sa cabane de Walden au bord de l’eau ! Sa volonté inflexible de s’en tenir à ses seules forces ! Au canif, et encore. Au-delà des limites du corps : mensonge. Ce que tu ne peux obtenir du travail de tes propres mains, ignore-le ! Ce tome 4 (1846-1850) entièrement traduit, annoté par Thierry Gillyboeuf (Éditions Finitude), ressemble à un livre de comptes tenu par un pasteur qui pèse les péchés par kilos de pommes de terre. Tout ce que Thoreau touche est comme frappé d’incarnation. Personne n’a décrit un poisson dans son assiette comme s’il vivait encore. Thoreau lisait par ailleurs beaucoup les grands textes spirituels de l’Asie auxquels nous ne comprenons merveilleusement rien et qu’il dégustait comme le trappeur du Massachusetts déjeune d’un jambon d’ours. L’Inde des Vedas n’avait pas de secret pour lui, n’oubliant jamais de rester toujours les pieds sur terre. Il n’y a que Roberto Calasso, aujourd’hui, pour répondre à des questions de la salle sur les Vedas. Mais personne ne comprend rien non plus à Calasso. On préfère aller tout de suite dans la salle de relaxation où le magazine Fitness remplace les Upanishads.

Voilà déjà presque une semaine que le président Hollande a déclaré lui-même en direct sa mort politique. Du coup, sa cote remonte en flèche. Ironie. Il commence à prendre à l’instant même de son « renoncement ». Il est curieux que personne n’ait relevé que le terme « progressiste » avait remplacé, dans la bouche présidentielle, le mot attendu de « socialiste ». Ce « macronisme » lexical aurait pu éveiller l’attention des prétendants, lesquels se bousculent au portillon dans l’espoir d’arracher un strapontin. Manuel Walls, dans l’habit d’un petit toréador un peu serré à la taille, pourra peut-être donner le coup de grâce au défi électoral qui se présente devant lui. Arriver à être en même temps un petit gars de Billancourt et un lecteur du Wall Stret Journal. Des perles de sueur ourlent en permanence son col de chemise. Son coach a dû lui conseiller de laisser couler cette sueur quasi churchillienne.

Mais voici que s’avance déjà sur la scène le suprêmement élégant Bernard Cazeneuve, notre nouveau Prime Minister. Pendant que les autres s’échinent à enfiler des bleus de chauffe pour faire « classe populaire », lui harangue en pochette-cravate british. Bernard Cazeneuve est un homme de gauche. Et pourquoi le fait d’être à gauche lui interdirait-il de s’habiller comme Paul Morand ? Il va plaire énormément aux Français qui vont le réclamer à la présidence. Durant les heures noires des attentats terroristes, il a fait mieux que sécuriser, il a rassuré. Toujours de ce ton glabre et posé qui donnait à la foule inquiète le sentiment que quelqu’un était là. Cela lui sera compté en faveur et nous ne doutons pas qu’il aura l’élégance de l’ignorer. Vive Bernard Cazeneuve qui n’est pas vulgaire. La NRF lui décerne le prix du meilleur nœud de cravate, donnant ainsi raison à Henry James, qui voyait dans le nœud de cravate bien tourné un sommet de civilisation. À moins qu’il ne troque la cravate club contre un pantalon de charpentier à la mode Thoreau : cela ne changerait rien à notre préférence.

La civilisation. C’est bien de cela qu’il s’agit. À ce sujet, notre éminent collègue Eric de la Vigneraie nous envoie cette pièce rare de la galaxie balzacienne que nous confions bien volontiers à l’attention des lecteurs : « …Nous aimions alors à rester dans le je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie du penseur et la satisfaction des animaux ruminants, qu’il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie. » Extrait de L’auberge rouge. La NRF remercie son éminent collègue pour cette vue des arrière-cours. Comme une photo de famille.

À la semaine prochaine.

 
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