Ivanhoé à Pekin

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 05/10/2017

Comme écrivent si souvent les frères Goncourt dans leur Journal : « Nous sortons de déjeuner avec Baudelaire au Procope et nous tombons sur Jean-Pierre Dandrelin. Il est curieusement coiffé d’une chapka et revêtu d’un manteau en poil de dromadaire. Comme nous nous étonnons de cet accoutrement, Dandrelin explique que le « super-market » où il va faire ses courses est désormais réglé en température de frigidaire dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique. On n’avait pas eu si froid depuis la mission Charcot en Terre-Adélie, antarctique sud, 1933. Dandrelin est en pleine forme, rieur et sagace. Il vient de publier son roman, le roman auquel il travaillait depuis des années : La mort d’Ivanhoé (prononcer « ivanoo »). Pourquoi Ivanhoé ? Y a-t-il un anniversaire ? Non. Dandrelin estime qu’il faut redonner son lustre au roman de cape et d’épée, tout cela dans le contexte post-apocalyptique où nous sommes. Et la rentrée littéraire ? Jean-Pierre s’esclaffe. Cela aussi, à ses yeux, relève du post-apocalyptique : il tient pour rien les nigauds qui courent après la breloque des « prix ». Les malheureux croient encore qu’il peut se passer quelque chose. C’est à pleurer de rire et Jean-Pierre se mouche fort dans un grand drap à carreaux. Cela nous donne à penser que Jean-Pierre, en réalité, est fou furieux de ne pas figurer sur une « liste ».

Son livre est cependant bien accueilli. Paul Loubet, le critique littéraire de L’Univers qui met toujours à côté par manque criant de sensibilité musicale a pour une fois vu juste. Loubet écrit tout simplement que l’essentiel, dans un livre, est de raconter une histoire. Il y a les livres qui racontent, et ceux qui ne racontent pas. Ce ne sont pas forcément ceux qu’on croit. N’allez pas croire que, rhabillé en Ivanhoé, vous allez mettre le public dans votre besace. Ce serait trop facile. D’où cette idée, ajoute Loubet, dandrelinienne en diable, de jouer avec les codes et les références. Trois notes d’Alban Berg contiennent plus de cape et d’épée qu’un pseudo Alexandre Dumas. Une note de Berg contient un paysage, un pays, toute une saga ! Mais dans ce cas, pourquoi chercher le malentendu avec Walter Scott ? Loubet se répond à lui-même que c’est bien justement le plaisir dandrelinesque de brouiller les pistes. Loubet s’arrête là, comme averti en secret qu’il va commencer à ennuyer son lecteur. À vrai dire, c’était déjà le cas depuis un moment. Mais nous aussi, sommes de bonne humeur. Paul Loubet nous est très sympathique.

Deux conseils ?

Le bref récit de Jean-François Billeter : Une rencontre à Pékin, chez Allia[1]. L’auteur, sinologue belge réputé et discret, a rencontré sa femme, chinoise, à Pékin en 1963. On vous parle ici des temps anciens d’avant la révolution culturelle de Mao. Les avenues sont désertes, les hôtels aussi, on marche dans des jardins publics qui ferment à la tombée de la nuit, dans un crissement de pas secrets. Billeter, ennemi juré de l’afféterie, relate sa rencontre de la jeune Wen avec douceur et un sens du « posé » qui n’appartient qu’aux musiciens. Rarissime exemple d’un récit aux confins de la sobriété extrême. On peut encore écrire ainsi ? Mais oui.

Gardez enfin votre précieux temps pour lire Dieu en automne. Paris, 1792 de Christophe Langlois[2]. Langlois, excellent poète, raconte l’histoire de l’abbé Gabriel Fougère, massacré en 1792 et dont le nom figure au tableau de l’église des Carmes, à Paris. Ce sont là les traces de la grande histoire mêlée aux cadavres. Nous sommes loin ici de la cape et de l’épée, et pourtant, il y a dans le livre de Langlois l’odeur de l’événement. Ce qui fait qu’on sort dehors pour voir ce qui se passe. Langlois a trouvé le fil conducteur, celui qui réunit la violence historique et l’intimité spirituelle. Dieu en automne fait le voyage entre les deux. À lire absolument, comme on disait autrefois, quand on ne mentait pas au lecteur.

Michel Crépu

 

 

[1] 142 p., 8,50€.

[2] Éditions du Cerf, 400 p., 24 €.

 
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