Isaac Babed dans la gueule du monstre

Isaac Babed dans la gueule du monstre
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 29/04/2021

Le premier s’appelle Sandormokh* et porte en sous titre Le livre noir d’un lieu de mémoire. Irina Flige raconte comment trois historiens membre de l’association « Memorial » parviennent à identifier, en Carélie (Sibérie), le site méconnu d’un charnier : soit 236 fosses contenant les restes d’hommes, de femmes et d’enfants victimes de l’extermination stalinienne, ce qu’on appelle la « Grande Terreur » et qui couvre les années 1937-1938.

L’originalité de l’ouvrage tient à sa construction. Non pas seulement révéler les crimes qui ont été commis en ces lieux lointains, mais raconter le travail qui a été nécessaire pour les mettre à jour. Un travail qui relève quasiment de la topographie, de l’archéologie. Des mois de désenfouissement pour aboutir à des bribes d’ossements, à la possibilité de pouvoir nommer à qui appartiennent ces cadavres. « Sandormokh » est le nom de ce site où flottent quelques bouquets, menus triomphes de la mémoire, mais qui n’ont pas de prix. L’historien Nicolas Werth clôt l’histoire de cette investigation. Le lecteur, qui n’a peut être pas suivi toutes les étapes de cette extraordinaire aventure depuis la date fondatrice de L’Archipel du Goulag, doit savoir que les conditions actuelles d’une histoire possible de ces années sont rendues à nouveau difficiles, pour ne pas dire impossibles, par le régime de Vladimir Poutine. On est loin aujourd’hui des années de la perestroïka. Ce qui bouleverse, c’est l’immense fragilité de cette mémoire dans le grand désert sibérien. Sa force aussi bien, dont témoigne ce petit livre précis et sans prétention.

Le lecteur sensible à ces quelques observations pourra encore, s’il a cinq minutes, s’intéresser au très beau livre de l’écrivain Camille de Toledo et du dessinateur Alexander Pavlenko. Il s’agit des dernières années d’Isaac Babel**. L’auteur de Cavalerie rouge (dont il existe désormais une édition complète de ses œuvres au Bruit du temps) est venu en France voir sa petite fille Nathalie avant de rentrer à Moscou. Babel sera rapidement arrêté et exécuté. L’ouvrage, intitulé Le Fantôme d’Odessa, évoque ces moments avec une grande justesse de trait. Plusieurs photos figurent dans le livre, de Babel et sa fille. Une autre le montre en compagnie du cinéaste Eisenstein : on est saisi à chaque fois par une espèce de candeur enfantine. Magnifique travail de Toledo et Pavlennko qui appelle une suite, de quelque manière qu’on l’imagine.

Michel Crépu

* Sandormokh, le livre noir d’un lieu de mémoire. Par Irina Flige. Traduit du russe par Nicolas Werth. Ed. Belles Lettres, 163p., 21 euros

** Le Fantôme d’Odessa. Par Camille de Toledo et Alexandr Pavlenko. Ed. Denoël Graphic, 215p., 24,80 euros

 
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