Intermède berlinois

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 27/08/2015

Avec sa tête rousse en balai de crin, Jules Renard et son fameux Journal conviennent bien à l'actuel paysage berlinois. Papas à cheveux violets promenant leurs enfants tatoués, pendant que les mères en sari-tchador ont l'air de revenir (enceintes) d'un Woodstock éternel. Il y a en ce moment à Berlin un nombre considérable de femmes enceintes. Dans le Prenzlauer berg où loge le signataire de ces lignes, on fait de l'acro-branches parmi les tombes d'un vieux cimetière du XIXe siècle. Cher vieux XIXe siècle, toujours là, indestructible ! Il vieillit mieux que les dernières cours d'immeubles du temps de la RDA, aux façades friables à force d'être poussiéreuses. Une légère poussée du doigt et tout s'écroule : d'ailleurs c'est ainsi qu'est mort le communisme, d'un seul coup, dans un nuage de poussière. Encore quelques années, il n'y aura plus trace de cette histoire. Resteront les vieilles tombes de 1860, envahies par le liseron et les enfants post-punks du XXIe siècle. Jules Renard a relevé cette petite note merveilleuse , de Tristan Bernard : « Les mots qui ont la poussière du voyage. » Mais lesquels nous diront ces secrets d'arrière-cours et de cimetières inutiles ?

De Jules Renard, nous pourrions citer à foison, surtout de ces pépites, qui sont au fond de son Journal comme les « calots » qu'on avait jadis dans le sac de billes : « Les lunes vertes d'hiver », ou bien encore ce « ciel indigne de la Providence ». Renard, c'est l'anti orgie verbale des frères Goncourt qu'il n'aime pas : un biscuit suffit pour la route plutôt que les gâteaux à la meringue dont se gavent les frangins. Tout l'agace très vite, c'est agaçant. Cela fait que certaines choses lui échappent. Mais avouons qu'il n'est pas convenable de résister à : « À la manière dont il se fouillait le nez, je vis quel était son genre de talent. » À Berlin, ces écailles de mots passent dans l'air des avenues pavées où l'on dîne à l'abri de platanes qui en ont vu des vertes. C'est délicieux, on est bien servi pour moitié moins cher qu'à Paris. Vers 23h30, un doute affreux nous serre toutefois : qu'en est-il de la vie intellectuelle berlinoise ? Ces vieux pavés qui ont retenti à coup sûr du pas de Kafka et de Walter Benjamin, qu'en savent-ils encore ? On a beau avoir le projet de lire le dernier numéro d'Esprit sur Habermas « le dernier des philosophes », cela ne nous rassure qu'à moitié. Personne n'est plus ennuyeux à lire qu'Habermas, c'est une affaire entendue, mais faut-il pour autant s'adonner aux nuits électro berlinoises pour oublier Habermas ? Pas une librairie à la ronde, si peu. Sur la Postdamer platz, avec ses immeubles « modernes » déjà si vieux depuis vingt ans, un militant bio-cosmique éructe des anathèmes. Le mot « Kriminal » se détache nettement. Soudain, il s'arrête, sans doute stoppé net par les ondes ironiques anti-bio-cosmiques qui émanent de notre Jules Renard dissimulé au fond du sac.

Comme Paris, à côté, fait petit kiosque à musiquette ! Quoi ! Comment ? Nous avons été l'Everest de l'Europe et nous ne serions plus qu'une petite mairie à la Hulot bonne pour le musée Grévin et les touristes du Minnesota ? ? Pour comprendre, il faut lire absolument le livre de Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir (Éd. Iconoclastes), qui met en scène les journées folles que Paris a vécu à l'annonce de la mort de l'auteur des Misérables. Si l'on veut savoir quelle place l'écrivain a occupé dans l'imaginaire national , quelle fonction sacrée fut celle de la Littérature dans notre pays, qu'on lise ce livre étonnant par sa sobriété et son sens du détail. Ainsi du sculpteur venant saisir le masque mortuaire et qui balaie ensuite la poussière de plâtre au chevet du Géant. Sartre aura été le dernier à mourir « nationalement ». Après lui, c'est terminé. Restent les chanteurs : Montand, Trenet, demain Aznavour. Cela veut dire quelque chose, tout de même. Renard n'est pas trop agaçé par Hugo. L'excellent index de l'édition Bouquins-Laffont par Henry Bouillier, permet de se faire une idée. À un dénommé Rosny, qui traite Hugo de « crétin de génie » en lui opposant Kant, Bergson et Poincaré, Renard réplique que dans un « beau vers de Hugo, il y a plus de pensées que dans tel livre de métaphysique ». À Berlin, en tout cas, il aurait ses chances. Peut-être même plus qu'Habermas.

Michel Crépu

 
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