Incognito

| Publié le : 27/06/2019

Sigila[1], la belle revue transdisciplinaire franco-portugaise sur le secret, consacre son dernier numéro printemps-été 2019 au thème de l’anonyme, en portugais : o anonimo. On y trouve un ensemble de contributions toutes fort intéressantes et « donnant envie ». Dans le numéro, Marcel Cohen se souvient qu’il a été un ami fidèle et proche du poète Edmond Jabès qui prévoyait de donner son corps à la médecine. Jabès renonça à cette disposition après la profanation des tombes juives du cimetière de Carpentras. Il préférait la cendre de l’incinération à la violence de la profanation. La cendre protège, elle reconduit à la source du fameux verset biblique : tu es né de la poussière et tu retourneras en poussière. Il n’y a plus de nom possible dans ce monde là, personne ne saurait insulter la poudre. « La poudreuse famille des morts » dit Chateaubriand dans ses Mémoires. Cette famille ne saurait donner lieu à l’identité, seulement à une matière grise, sans bruit, qu’on pourrait fouler des mains, comme les grappes de raisin, aux vendanges. Il nous revient à la mémoire le souvenir de ce paysan vaudois qui gardait sur sa cheminée une petite urne contenant les cendres de sa femme. Il disait en considérant l’objet joliment décoré : « c’est Suzanne ! »

Il est aussi bon de noter l’aspect cyclique de notre poussière, tel que l’indique la Bible : le nom commence avec la poussière, il finit par s’y fondre. Tout se ramène à l’immense travail du temps qui brasse toutes choses. L’anonymat, en réalité, n’y joue qu’un rôle passager, avant d’épouser une nouvelle forme et d’y disparaître. On a le droit de penser ici au terminal de Moby Dick, au grand et éternel remuement de la mer. Là, seulement là, l’anonymat s’y trouve comme en gloire, dominant tout, ne tenant compte de rien, d’aucune célébrité. On ne saurait faire tenir l’océan sur un bord de cheminée. La vue du ressac, à la tombée du jour, sonne comme un rappel intime. Rappel de quoi ? De l’aventure humaine, avec ses milliards de visages, impossibles à nommer tous, un par un, sinon à l’heure du Jugement, mais cela risque de prendre beaucoup de temps. Les visages anonymes ont l’éternité pour apparaître, de derrière le rideau.

Le numéro de Sigila s’intéresse à toutes sortes d’angles de vues, poétiques, esthétiques, comme avec Eugenio de Andrade traduit par l’excellent Michel Chandeigne :

« Approche-toi, mets ton oreille contre ma bouche,

Je vais te dire un secret,

Il y a un homme avec la nuit couché

Dans les sables, séparé d’un autre homme »

Qui est cet homme que protège le sable du désert ? Seule la littérature pourrait nous le dire, si tant que la cendre initiale peut lui servir de limon pour un commencement. Au fond, c’est l’imagination qui fait son chemin au travers de la poussière. Il y a une complicité mystérieuse entre le néant de la poussière et la précision d’un nom parmi d’autres. On attend qu’une voix tout à coup s’élève : vous-là bas !! Alors quelqu’un sort du rang et se nomme…

Emblème possible, reproduit dans le numéro : le fameux Homme au gant du Titien, qui est au Louvre, ou plus inattendu, une « tête de cheval blanc » par Théodore-Géricault. Cette admirable tête paraît absorbée dans un songe sans fin. C’est le grand mystère de la rêverie animale. L’anonymat y trouve ici un écho bouleversant. Et l’on ne saurait dire pourquoi.

[1] Printemps-été 2019, Ed. Gris-France, 17 euros.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Ou sans cela une opérette
Luc Fraisse présente un ensemble de nouvelles inédites de Marcel Proust. C’est un événement. Quand bien même voudrait-on prendre un peu de recul, il est impossible de tenir plus d’un ou deux soirs avant de se jeter en plein dedans. Ces pages remontées de l’abîme, il n’est pas difficile de se persuader qu’elles avaient besoin de notre lecture, de la lumière du jour.

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.