Houellebecq, son nom de Beaugency dans Paris désert

Houellebecq, son nom de Beaugency dans Paris désert
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 06/01/2022

Avec sa reliure façon « club français du livre », le dernier ouvrage de Michel Houellebecq* semble une édition de luxe d’un grand roman d’Henri Troyat, du temps où les romans étaient conçus comme des armoires normandes, pour durer très longtemps. Qu’en sera-t-il de ce monstre narratif où l’auteur des Particules a voulu braquer sa lanterne ? Et d’abord quel titre ! Notre ami le professeur Rajahpoona, docteur en études orientales de l’Asiatic Society basée à Calcutta, nous signale qu’« Anéantir » signifie le plus clair du bouddhisme dans sa grande ambition, si le mot « ambition » convient tout à fait. Ce dont nous doutons. Quelle importance ? Le Sage du grand Nihil est en pleine forme. On sent que, conformément à l’évolution générale, un seuil a été franchi. Il n’est plus question de dénoncer, fût-ce au deuxième degré, un phénomène matériel de déroute métaphysique encore jamais vu. Il est simplement question de se laisser fondre dans les fumées d’un monde qui n’a plus aucune idée du moindre enjeu spirituel. Tout a été déjà revendu au moins une fois. D’ailleurs, on s’en fout.

Les grands textes du bouddhisme voient dans l’« Anéantir » un accomplissement : il est dans l’ordre des choses que tout ce qui nous apparaît comme émanation du monde réel s’évapore peu à peu, au point de devenir semblable à la goutte d’eau de l’Océan. Écoutons un instant : « Tout ce qui est produit par les causes est douloureux ; tout ce qui est sensation est douleur : toute pensée est douloureuse. Et le Nirvana est la fin de la douleur. Du saint disparu, on ne peut rien dire ; on ne peut pas dire qu’il existe ou n’existe pas. Insondable, incalculable comme l’océan, le saint est invisible à l’œil même de la sagesse, au-delà des mots et des concepts. » C’était déjà une obsession, dans les livres précédents de Houellebecq, d’échapper à la roue douloureuse qui broie les générations les unes après les autres. Le Sexe en était la grande porte d’entrée, le Viagra en guise d’Upanishad. Mais le dieu Sexe a du plomb dans l’aile. Il ne sait plus que Jacques Offenbach a écrit La Vie parisienne dans un merveilleux tourbillon de dentelle. Tout cela, c’était bon encore pour l’époque où les Beatles avaient George Harrison pour guru. Mais George Harrison a été, lui aussi, anéanti. On le voit, dans l’extraordinaire film tourné à l’époque de Get Back et Abbey Road ; il est absent, ailleurs, comme Ringo Starr, dans un genre plus « chat de grand-mère au regard très doux »… Alors ?

Les personnages qui apparaissent dans cet étrange non-roman ont l’air de sortir d’un séminaire de Sciences-Po, mais un Sciences-Po qui serait devenu une secte astrologique, du genre de ce qu’Éliphas Lévi faisait circuler dans les arrière-salles d’un Paris hanté par des fantômes amis d’Alexandre Dumas. Houellebecq a sauté directement du XIXe siècle à notre XXIe : il a enjambé le trou noir du XXe siècle, il se contente d’être une pure émanation du siècle des chambres à gaz et du Goulag. Mais pas d’entrée en confrontation. Une immense fatigue générale. Vivons-nous la fin des choses du monde de la civilisation ? Personne ne nous le dira. « Anéantir » dit bien ce que ça veut dire. Les vieux sages du Bouddha n’en disent pas plus. Ne reste plus, à la fin du livre, que ce couple, un homme et une femme, comme abandonnés dans la douceur d’un crépuscule absurde. Absurde mais toujours mystérieusement là, remplissant une tâche grandiose. Ah oui, page 157, on tombe sur Péguy – non cité – : « Aujourd’hui, que reste-t-il / À ce dauphin, si gentil / De tout son beau royaume ? Orléans Beaugency… » Son nom de Beaugency dans Paris désert…

Alors, alors ? Les Upanishas ou Péguy ? Ultimes traces d’un monde entièrement défait, auquel un écrivain tient à rendre une sorte d’hommage pour rien. Il règne sur ce livre une lumière grise. C’est la lumière qu’on a oublié d’éteindre en refermant sur nous la porte.

Il y a quelqu’un ?

Michel Crépu

* Michel Houellebecq, Anéantir, Flammarion, 2022.

 
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