HOUELLEBECQ, LA POMPE FUNÈBRE

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 13/01/2017

Jean-Pierre Dandrelin a reçu un tweet du président Trump. La chose le tourneboule. Une erreur de circuit ? Jean-Pierre serait vexé qu’on en vienne à cette explication. Pas du tout une erreur. Donald a vraiment voulu lui parler par l’intermédiaire prodigieux du message ailé à 140 papilles. Nous tâchons de raisonner Jean-Pierre. « Enfin Jean-Pierre, comment peux-tu imaginer ? » Et lui : « Vous êtes des nuls à la ramasse, vous n’avez pas compris que le message est désormais ultra-individuel tout en étant cosmique. » C’est le thème du prochain roman de Jean-Pierre dont il a envoyé quelques pages traduites à un ami à lui, proche d’un proche du secrétaire au conseil de Donald qui a fait suivre. Le livre n’a pas de titre pour l’instant. Ce sera peut-être Cosmos. Jean-Pierre ne sait pas encore, il se tâte. Cosmos considéré comme une cage terrible où les êtres humains ont choisi de s’enfermer de leur propre chef. Une métaphore de notre temps, dévoré par la com’ et le tout accessible tout de suite. Un grand livre.

Au fond, Jean-Pierre aspire à la succession Houellebecq. Il a raison. Houellebecq est un écrivain qui n’a aucun intérêt. Le Cahier de l’Herne qui vient de lui être consacré est une somme de poncifs pseudo métaphysiques. Houellebecq est le concierge du gros pathos morne. Le lire, c’est s’ennuyer tout de suite. Les références : Comte, Schopenhauer. Un peu Lovecraft aussi, mais pour de mauvaises raisons, hélas. On dirait une agence de pompes funèbres. Jean-Pierre ne décolère pas de voir se multiplier les thèses au sujet de l’auteur des Particules élémentaires. C’est une pitié de traverser ce marais fétide où errent des sous-écrivains qui aspirent eux aussi à la succession. Jean-Pierre n’est pas comme ça, il est au dessus, il voit plus loin. Mais le roman n’avance pas. Cosmos comme une cage, c’est bien gentil, mais il faut donner à manger à la narration. Sinon, c’est l’ennui, la mort, comme chez Houellebecq. Et puis un roman, ce n’est pas comme un chien à qui l’on peut dire : « assis ! » ou « debout ! ». Le chien, c’est vous. C’est à vous que le roman dit, tel saint Augustin légèrement détourné : « prends et écris ! » Si les gens savaient ce qu’il en coûte de marcher sur la route solitaire du récit, ils se précipiteraient avec des oranges pour venir à votre aide.

Mais de tout cela, Jean-Pierre n’a cure. Donald lui a parlé. En ce moment, il est trois heures du matin à New York. Donald ne trouve pas le sommeil. Il se tient debout à la balustrade sublime de sa tour. Il considère New York scintiller et gronder doucement. De profil, on dirait un peu King Kong. Il envoie un tweet. Non : il reprend un tweet comme on reprend une pilule. Qui est ce Dandrelin qui lui a répondu la nuit dernière ? Un sweet guy, un chic type que Donald pourrait prendre dans sa team. Donald reste longtemps à scruter la nuit américaine. Il est l’homme le plus puissant du monde et pourtant il a toujours les mêmes jambes, le même petit bouton, à droite du nez, qui l’agace terriblement. C’est drôle, il pensait que la victoire se traduirait par la disparition du vilain bouton. Mais non. On dirait même que le bouton a légèrement grossi.

À Paris, Jean-Pierre songe tout seul dans son lit. Il a lu un peu du Cahier de l’Herne Houellebecq et un ange cosmique est venu ricaner à son oreille. « Enfin Jean-Pierre ! Et si tu avais quelque chose bien à toi au lieu d’ingurgiter ces pommes de terre philosophiques ! » Jean-Pierre se dresse sur son lit. On est venu le voir. Quelqu’un chercher à le rencontrer, c’est clair. Un émissaire de Donald. Jean-Pierre se rue dans l’escalier, il appelle : « Donald ! Je suis là !! » Seul le silence des poubelles vides lui répond. Jean-Pierre retourne dans sa chambre. Le jour se lève. La radio joue une sonate de Schubert. C’est un très bel instant romanesque. La nuit, les poubelles, Schubert, la silhouette de Donald Trump se détachant sur le noir nocturne, la fumée d’un joint. Jean-Pierre se rendort. Il est content. Son roman avance.

Michel Crépu

 
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