Houellebecq. Encore merci le XIXe siècle

| Publié le : 04/01/2019

Le lambeau de Philippe Lançon, livre de la renaissance croise au sommet la Sérotonine de Michel Houellebecq, livre de l’extinction des feux. Il y aurait plus d’un paradoxe à relever de cette situation où l’Hôtel des Invalides a servi de cabane à un Lançon Crusoé, repartant de zéro, en musique. Florent-Claude, le héros fonctionnaire ministériel agricole du roman de Houellebecq, repart de rien. Il arrive. Comment le pourrait-il, repartir, alors qu’il n’y a plus de carburant dans les soutes ? Plus rien sinon comme une dernière lueur, plutôt d’apaisement pour ne pas dire plus, mais ce serait dépasser la dose prescrite. C’est l’obscur besoin de s’accorder à la marche des choses, de se fondre dans l’ordre animal de la nature, au milieu des vaches par exemple. De là, peut-être, encore un paradoxe, l’évidence spectaculaire d’une écriture ferme, assurée d’elle-même, de son objet. Ambigu, dit-on ? Mais c’est tout le contraire. Plus rien ne baille, plus rien ne bouge jusque dans l’intimité amoureuse, le merveilleux petit théâtre d’autrefois, aujourd’hui opaque, sexuellement organique, sourd à la musique des sphères. Il ne reste plus en somme que des souvenirs. Et c’est sans doute pourquoi Sérotonine est le dernier roman romantique paru sous nos cieux d’Occident. À la lettre, il ne se passe plus rien. Et ce n’est pas l’ami Aymeric, aristo doublé d’un négociant en lait, personnage sombrement bernanosien au gilet jaunâtre, qui y changera grand-chose.

Houellebecq conduit cela comme à bord d’une Rolls célébrant le triomphe du roman naturaliste parvenu à ses dernières extrémités. Tout est à sa place, pas de bruit suspect dans le moteur, simplement l’assurance ferme d’une narration persuadée que c’est bien ainsi qu’il convient de raconter les choses. Michel Houellebecq aura réussi cet exploit littéraire de faire triompher le naturalisme dix-neuviémiste au cœur même du désastre post-apocalyptique de nos jours. Il est d’ailleurs stupéfiant de constater combien le XXe siècle littéraire compte pour peu dans cette œuvre où l’on passe sans cesse de Zola à Schopenhauer et de Schopenhauer à Zola. Toute est vu à travers cette lunette qui reflète le même paysage que toujours. C’est sans doute qu’il n’ y avait pas moyen de faire autrement. Houellebecq s’est débrouillé pour faire du XXe siècle avec le XIXe, et d’une certaine manière il y est arrivé. Tout écrivain qui se respecte doit savoir cela, que s’il veut y arriver, il vaut mieux prendre par le XIXe, plutôt que par le XVIIIe « à la con » ou pire encore, par l’illisible XXe, le pauvre. Quelle idée vraiment, d’avoir mis les lecteurs à la porte. Houellebecq peut dire merci aux Grands Ecrivains qui l’ont éduqué.

Mais l’heure tourne. L’apogée mortifère de la Sérotonine antidépressive sonne le dernier glas de l’élégie lamartinienne (on peut ici mettre les noms qu’on veut, pourvu que leurs papiers d’appartenance soient en règle).Ce serait donc la dernière voix audible dans un monde revenu de tout et même aussi d’être revenu de cela, d’être revenu de tout. Il revient à la prêtresse Melancholia de célébrer le vieux rite du chagrin où passent une dernière fois les êtres aimés, à la tombée de la nuit. Michel Houellebecq, naguère apprenti du néant est devenu un enfant de chœur doucement désespéré, ayant bien conscience du caractère unique d’un tel spectacle. De son recoin, il fait sonner sa clochette comme à l’Élévation, dans les romans de Huysmans qu’il aime tant. L’ombre du Christ plane étrangement sur ce livre épuisé de sarcasmes, aspirant à une épaule amie, s’il se pouvait. La messe est dite, on s’en souviendra.

Michel Crépu

 
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