Guyotat au bout de la langue

| Publié le : 13/02/2020

Le crâne d’un bonze glabre, l’allure d’un vieux chef scout avec son piolet (son père avait été médecin de campagne), il émanait de sa personne quelque chose de doux et mystérieux. Pierre Guyotat qui vient de mourir à l’âge de quatre-vingts ans, était une tour de silence. Il parlait parfois, toujours dans la simplicité, disant des choses à mi chemin de la littérature et du comptoir de bistrot. Rien que de normal, c’est sur la page que les choses importantes avaient lieu. On a dit, beaucoup, et c’est vrai, qu’il avait écrit des livres illisibles aux titres sublimes : Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden eden eden, Joyeux animaux de la misère, Par la main dans les enfers. Ce sont les plus beaux titres de la littérature française dans la deuxième moitié du XXe siècle. Quand on se retourne, on voit que Guyotat a été l’écrivain français le plus extrême et le plus rudimentaire. La trace de son œuvre relève à la fois du graphe en nœuds et de la séquence digne d’un contemporain de La Fontaine. Formation, Coma, parmi d’autres, sont de ce bois taillé à la hache, au millimètre. On n’aurait pas osé se servir des outils de peur de s’écraser la main. Ce qu’il faut dire, s’agissant d’un écrivain aussi résolument seul de son espèce, c’est rien d’autre qu’un désir d’épouser le langage au sens propre, « en vrai ». Tantôt, Guyotat s’embarquait pour le remugle à la Jérôme Bosch, tantôt il pratiquait l’équerre à la manière de Pascal et des messieurs de Port-Royal. Il y avait deux voix d’accès que Guyotat empruntait alternativement. L’alternative syntaxique et l’alternative hors syntaxique. Ses pages « illisibles » ressemblent aux fournaises de damnés, elles halètent à l’oreille du lecteur comme chez Beckett, dans les pages inouïes de Comment c’est. Sans issue ? Qui a jamais parlé d’issue, ce blasphème ? Cette prose de Jugement dernier ne cherchait pas d’issue puisqu’elle était elle-même la voix de l’issue impossible. Personne n’a usé de la langue française comme Pierre Guyotat (il avait donné une série de leçons sur l’histoire de la littérature qui a été publiée chez Leo Scheer) : une entreprise d’auto-rédemption qui eût fait lever un sourcil à Blaise Pascal.

C’est la guerre d’Algérie qui a propulsé Guyotat dans la littérature, au grand scandale des institutions de l’État de l’époque, le ministère de l’Intérieur en tête, qui ne pouvaient pas avaler une prose aussi dévorante dans son besoin de dire le réel des corps dans la guerre. Foucault, Leiris, Sollers préfacèrent Eden qui était censuré, on connait cette histoire par cœur, qui date de nos chères années 60 où il était encore possible de faire scandale, ce sera la dernière fois. Après commence le règne des effets et des faux semblants que Guyotat a littéralement détruits sur son passage, il a été le seul, les autres ont cherché à contourner. Céline, seul, de ce point de vue, peut figurer un prédécesseur. Il est ahurissant qu’on puisse entendre encore de nos jours que « la guerre d’Algérie n’est pas traitée ». Au contraire, et au prix fort, Guyotat s’est chargé de montrer le contraire. Du reste, la guerre d’Algérie n’est pas une fin en soi, juste un moment. Pour bien faire, il faudrait confronter le texte guyotien à d’autres expériences musicales, Bach bien sûr mais aussi des formes plus anciennes, archaïques, plus fines. Même chose avec la peinture – il avait fréquenté Sam Francis. Mais l’image qui vient à l’esprit, peut-être la plus près du monde guyotien, ce sont, chez Rubens, ces corps de damnés saisis dans la clameur et le déferlement. Il sera difficile d’effacer cela.

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Lisez
Jamais, allocution présidentielle n’a été aussi concise dans son propos. Emmanuel Macron, dimanche dernier soir, s’adressant à la nation : « lisez ». C’était pour préparer le pays à une expérience inédite de « confinement ». Quarante cinq jours entre quatre murs, à guetter on ne sait quoi venant d’un ennemi invisible. Passé l’émeute, à la sortie du supermarché, on se retrouve dans le silence de la rue, à suivre des yeux le passage d’un quidam en quête d’autobus. Roman potentiel : le quidam en question a peut-être raté quelque chose d’important...

Pandémie du matin
La journée commence, une de plus. On pense aux lectures pour temps de pandémie, alors que le marchand de fromage étale ses reblochons. Pourquoi pas Lautréamont, un des plus courts volumes de la Pléiade avec Rimbaud ? On sait très peu de choses à son sujet, il est mort à Paris sans laisser trace. On ouvra au hasard, à la page des Poésies, on lit : « Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquette la cervelle d’un jaguar. »

Se battre pour rien
Certaines images hallucinantes traversent nos écrans. Le Coronavirus recale loin derrière les armées d’Attila et les hordes mongoles. Avenues désertes de Wuhan, de Pékin, villages aux confins d’où tout est parti, chauves-souris en ébullition, etc. Qui écrit l’histoire en ce moment ? Dieu ou le virus ? Et si Dieu était un virus qui a muté ? Les hypothèses sont au rendez-vous, elles ne savent plus ou donner de la tête, c’est un moment historique qui se donne le luxe de disqualifier toute espèce de signification « culturelle ».

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.