Guy Petitdemange, aventurier de l’esprit

Guy Petitdemange, aventurier de l’esprit
| Publié le : 23/09/2021

Une disparition qui n’aura pas fait trembler les fondations, mais dont la discrétion même finit par prendre le tour d’une singulière force. Guy Petitdemange vient de mourir, philosophe, l’un des rédacteurs de l’excellente revue jésuite Études, traducteur de l’allemand, connaisseur hors pair des grands textes mystiques, toujours au croisement de la philosophie et de la littérature. On lit, on relit au hasard l’un ou l’autre texte publié dans les Cahiers de la nuit surveillée dont il avait été l’un des participants avec le philosophe Jacques Rolland, lui aussi disparu. Ceux qui voudront saisir un peu de l’essence intellectuelle de cette époque comprise au tournant de la chute du Mur, et raconter cette histoire en épousant ses contours subtils, devront faire la connaissance de Guy Petitdemange. L’homme était généreux et insaisissable, pris dans un vertige de scrupules conceptuels propres à décourager la Sorbonne tout entière. L’enjeu de cette période où Petitdemange devint tout de même et bien malgré lui une notoriété ? Sortir de la grande clôture hégélienne et de son règne de l’Esprit. Petitdemange voyait en Emmanuel Levinas et Walter Benjamin des soutiens fidèles à cette entreprise de libération. Il avait traduit une correspondance de Benjamin, il lisait Hölderlin, la langue allemande était pour lui une source de jouissance esthétique et spirituelle dont nous sommes très loin d’avoir épuisé les bienfaits. C’est toute une sorte de cartographie que Petitdemange dépliait sous nos yeux, un territoire de l’altérité radicale où l’on croisait Heidegger, Blanchot, Jabès : la confrontation avec l’Autre comme mode d’être. Non la stabilité impériale d’un Goethe, mais la fragilité bouleversante de Hölderlin. On peut dire que Guy Petitdemange avait fait le pari d’une nudité du cogito, au lieu de la recherche d’un vain accomplissement. Il reste l’auteur d’un recueil d’essais sur la philosophie au XXe siècle qui est loin de donner une idée de la richesse de son parcours. À l’écart de tout, au cœur de tout, il était le cousin spirituel d’un Michel de Certeau, plus tourné vers la psychanalyse de Lacan et l’expérience mystique des grands aventuriers du XVIIe siècle, celui du père Surin et des merveilleuses figures féminines de la mystique flamande, telle Hadewijch d’Anvers.

Ainsi, Guy Petitdemange se trouve-t-il à la fin de sa vie, à l’instant de sa mort, semblable à ces solitaires dont la peinture flamande nous a laissé le poignant témoignage. Après le siècle des camps, le siècle de la chute du Mur, il y aura eu cette fragile apparition d’une épreuve de la faiblesse : une traversée de la nuit du Savoir dont Petitdemange aura été, sans conteste, un véritable maître.

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Archives

Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.