Goodbye Philip Roth

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 24/05/2018

Qu’est-ce que cela peut bien faire à Philip Roth d’être mort à 85 ans, lui qui a été un si grand vivant de la littérature ? Quelle question. Et cela est d’autant plus fascinant que Roth ne s’intéressait à rien d’autre : comment la mort et la vie ne forment qu’une seule et même réalité sexuelle, éventuellement montrable, racontable, risible, émouvante, en tous les cas la grande matrice. Il n’y a rien d’autre à raconter que la façon dont les êtres vivants habitent leur existence sans qu’il soit possible, à aucun moment, d’avoir un peu de recul sur ce spectacle. Jamais de recul, toujours le torrent des générations qui défilent dans le Temps, qui sont la matière même du Temps. La prime à l’écrivain, celui qui arrive à tourner la loi, en arrivant à capter la vérité, la beauté d’un moment saisi dans le flux aveugle. Et c’est bien pourquoi Patrimoine, court récit évoquant la mort de son père, est peut-être son plus beau livre. Parce que le fils y trace avec une netteté bouleversante la ligne de transmission faisant obstinément son travail. « Comment c’est » écrivait Beckett sans point d’interrogation, eh bien comme ça. On a beaucoup insisté sur Roth « de l’école juive new-yorkaise », ce qui l’exaspérait. Être juif, pour Roth, n’était pas un problème d’« école » mais clairement une métaphore de la condition humaine et tous les ennuis qui vont avec. L’un de ses livres s’appelle Ma vie d’homme : tout est dit quant au projet. En cela, il était un grand classique, peut-être le dernier de cette envergure.

Une image simple. Souvenir d’un jour de semaine à New York, vision fugace de Philip Roth montant dans un taxi allant se perdre dans le tumulte de la Cinquième Avenue. Image simple d’Amérique, de solitude, de gigantisme, de pensées vives comme le torrent dont elles proviennent. L’histoire américaine était le royaume de Roth : c’est elle qui lui a tout appris, à la grande échelle de l’Histoire, à la petite, où se tient la vie de quartier, comme dans le Newark de son enfance. Il mélangeait tout, Kennedy, les années de guerre, les histoires d’amour, sur fond de boucan familial, la vie des jours où tout est en perpétuelle ébullition. Chacun relira les romans de son choix pour retrouver ce tumulte, de Portnoy et son complexe à La tache en passant par Pastorale américaine. Et n’oublions pas le merveilleux Laisser courir des débuts, avant Portnoy. Ce qui reste au fond de tout cela ? Des voix. Philip Roth n’était pas du tout un descriptif, ce qu’il voulait c’était qu’on écoute les êtres vivants se parler à l’infini. Il était un extraordinaire dialoguiste. Ce grand connaisseur de l’Europe littéraire était de la race d’un Dostoïevski, où les personnages ne sont que des voix se chevauchant, se répondant, sans cesse aux prises avec des broutilles fondamentales, le fond de sauce permanent de la comédie humaine. Seul, nous semble-t-il, l’immense Woody Allen a donné au cinéma une idée de ce que pouvait être le monde esthétique de Roth.

Romans prodigieux que sont La contrevie, Opération Shylock, l’incroyable Théâtre de Sabbath où Roth s’enchantait lui-même de mettre le chaos du monde en scène. Le chaos, c’était encore et toujours la foire au désir, à la farce, au rire, à la dérision joyeuse sur soi-même. La série des Zuckerman pourrait bien figurer à cet égard dans l’histoire de la littérature, comme le dernier grand cycle d’un roman apprentissage. Donner la parole à la durée, la faire parler. Roth l’Américain était un Européen de cœur livresque. Kafka, Prague, la mitteleuropa furent de ses lieux familiers. Il puisait en Europe l’alcool fort de l’ironie, celle du Neveu de Rameau dont Kundera était à ses yeux un successeur. On ouvrait un nouveau livre de Roth dans la jouissance d’un nouveau miracle, et puis, l’ayant lu, on allait aux nouvelles, on s’enchantait de savoir que le roman fraîchement traduit que nous avions entre les mains était déjà suivi d’un autre, encore plus fort. Il y avait chez cet écrivain quelque chose de la puissance de Tolstoï. Il est bon qu’il y ait eu un Tolstoï américain à New York et que Philip Roth ait été ce Tolstoï là : un volcan vocal, insatiable dévoreur d’histoires, un ogre de la « story ». Et puis aussi parce que la voix est aussi, à sa manière, une définition de l’Amérique : quelque chose, toujours, à raconter, à écouter à la radio, tandis que commence une nouvelle journée. L’univers romanesque de Philip Roth était tout imprégné de cette quotidienneté américaine qu’il aimait. L’énergie folle qui anime son œuvre est une énergie d’amour pour son sujet. On peut dire que Roth avait épousé, à sa manière, le destin américain. Il avait décidé d’arrêter d’écrire, ces dernières années, et cela était encore une manière américaine de tourner le dos à la fausse gloriole du grand-écrivain : « sorry, j’étais en train d’écrire Guerre et paix, mais je vais faire du vélo avec mes potes ». Ou quelque chose comme ça. On a fait le job, on a bien le droit d’aller pêcher à la ligne. Roth rendait heureux d’appartenir à ce monde, en connaisseur.

Michel Crépu

 

 
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