GISCARD, UN HOMME SEUL

| Publié le : 03/12/2020

Ce n’est pas un chêne qu’on abat, plutôt le tilleul qui s’affaisse sans un bruit. Giscard s’en va dans un grand moment français d’incertitude, un tumulte d’époque qui ne sait plus à qui s’adresser pour la conduite à suivre. Du temps de ses jeunes années, jeune ministre à l’aise avec tout, ce n’était pas difficile de voir en lui, non une figure d’héritier comme si nous étions en monarchie, mais de successeur. Pompidou avait occupé le fauteuil comme un banquier fumeur de blondes, amateur de modernité chassé par la maladie au terme de longs mois de souffrance stoïque. Giscard ne sera ni un héritier, ni un successeur. Il sera là tout simplement parce qu’il est le meilleur. Figure de compétence, capable de brosser au débotté un tableau analytique des données économiques de la France. Assister à cela était une sorte de spectacle. Giscard donnant un cours de finance à la télévision, sans un adversaire à portée de main. François Mitterrand dut s’y reprendre à plusieurs fois pour le faire tomber. Giscard était un monstre d’intelligence, mais il avançait à tâtons pour trouver le bon code de relation avec les Français. On peine à imaginer ces dîners, le couple Giscard reçu à dîner chez un paysan du coin, tout cela retransmis au petit écran. C’était comme choisir de s’empaler devant le pays. La triste histoire des diamants de Bokassa en fut l’épisode suprême, Giscard pris au piège du délit de « sale gueule ». On ne pouvait pas imaginer scène plus désastreuse qu’un marquis de la haute pris la main dans le sac d’un napoléon colonial d’opérette. Giscard ne s’en remit pas et rien ne put s’opposer à ce fatal engrenage.

C’était dommage parce que Giscard était bon. Son amitié réelle avec le chancelier Helmut Schmidt laissait présager un futur européen digne de ce nom. A Mauriac qui disait tellement aimer l’Allemagne qu’il préférait qu’il y en eut deux, Giscard passant le Rhin comme à bord d’un léger voilier, compétent, paisible. Paisible, surtout. Il y avait là une chance de jouer une carte politique européenne que Giscard tenait de son « maître à penser » Jean Monnet. Il y avait du JJSS là derrière, un mode d’être social-démocrate qui tenait sa chance historique d’être enfin autre chose qu’une simple hypothèse de science politique. L’arrivée de Raymond Barre à Matignon comme premier ministre donnait une idée de la suite possible : toujours la compétence mais le spectacle en moins. Barre n’était que sérieux, non démagogue à un point inouï. Cela ne suffisait pas aux Français qui le firent savoir à Giscard. Ainsi s’acheva la success story d’un homme au milieu du gué, ultra compétent, une sorte de Macron du temps, à qui manquait une clé supplémentaire.

Raymond Aron eut cette formule qui résume admirablement l’échec de Giscard : « pas le sens du tragique ». Il avait tout en main, sauf le fond du problème, l’intelligence du destin européen, au croisement de la douceur montaignesque et de la violence shakespearienne. Cet amoureux de la chasse devait se dire qu’il n’était pas de problème qui ne soit soluble. C’était dans sa nature de résoudre des problèmes. Mais tous les problèmes ne sont pas de même nature. Cette intelligence s’en doutait. Mais seul à le savoir. Le brillant Giscard était un homme seul.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Archives

Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.