Garçon ! La même chose !

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/05/2016

 Garçon ! La même chose !

 

Rien de plus apaisant pour l’esprit que la tenue d’un tournoi de Roland Garros. Du temps où l’Europe vivait paisiblement son après Mai 68, les critiques sportifs lisaient un match de John McEnroe comme s’il se fût agi de pages inédites de la Phénoménologie de l’esprit. Ainsi Serge Daney dans Libération se livrait-il, pour notre bonheur conceptuel, à une herméneutique du passing shot, restée sans héritier. Aujourd’hui, seul Grégory Schneider, pour le football, se montre capable de mobiliser, si besoin est, l’armada deleuzienne. C’est une fête pour l’esprit à l’heure où la pompe à essence envoie des signaux d’alarme. Où va la France ? Une partie d’entre elle va à Roland Garros passer l’après-midi. Peu lui chaut que Nadal ne soit pas hégélien, encore moins deleuzien. Nadal va gagner son dixième titre sans rien renier de son allure de paysan tenant la raquette comme une fourche à foin. En l’absence du sobre Roger Federer, on voit mal ce qui pourrait s’opposer au passage de la charrette Nadal. C’est dommage : un duel Nadal-Federer eût pu nous donner envie de rouvrir notre Pléiade anthologique de la poésie espagnole ou quelque sermon à la genevoise de Calvin qui aurait donné du punch au joueur suisse. Mais au final, Federer est plus près de Thomas Bernhard que de Calvin. Nadal, lui, est un Sancho Pança qui aurait pris la place de Don Quichotte. Qu’on lui montre un moulin, il fonce.

Mais tâchons d’ouvrir les yeux sur les mutations de notre société, comme disait autrefois Michel Rocard. Quelle dose exagérée d’opium nous ramène-t-elle au souvenir de l’ineffable Michel ? Peut-être la nostalgie de son incompréhensibilité. Les petits ténors actuels n’ont pas d’autre modèle rhétorique que ceux fournis par les « staffs » de « com’ ». C’est peu quand on se prend à tenter de les écouter. Au moins, Rocard faisait montre d’un véritable savoir-faire conceptuel. Il était bon de n’y rien comprendre, on s’élevait au lieu de descendre dans les sous-sols de la politique publicitaire. On ne pourra pas reprocher aux membres du comité de salut public de Nuit debout de faillir à cet impératif rhétorique. Refaire le monde à l’abri d’une bâche contre la pluie a quelque chose de satisfaisant pour le cogito. Il n’est pas mauvais de constater qu’il y a toujours de l’énergie pour cela. Une soif sinon de grand soir, du moins de petit matin blême. Tout cela n’est pas rien. Une fringale de vivre quelque chose d’un peu mémorable. À Berlin, des jeunes de dix-huit ans défilent dans la rue en soutien aux migrants. Ils portent des tee-shirts « anti-fascistes ». Cela fait drôle, à Berlin. L’Histoire nous apprend que tout redémarre en permanence à zéro. C’est une différence avec Roland Garros, où tout le monde peut dire quel était le score de McEnroe contre Jimmy Connors lors de la demi-finale de 78. Jimmy Connors ! Il servait à 250 à l’heure. Les casquettes Lacoste s’envolaient au passage. Comme au passage du Concorde.

Nous sommes en 2016 et Michel Rocard se repose. Quiconque se promène en ce moment dans les rues de Paris à la tombée du jour ne peut qu’être frappé par le calme morose qui règne dans les rues. Au pied du Palais Brongniart, chez Gallopin, le serveur veille sur deux clients dans la merveilleuse salle tout en boiseries de la Belle Époque. Au mur, sont épinglées les photos des différentes équipes qui animèrent le restaurant, comme des équipes de foot. On les regarde en dînant d’un excellent œuf brisé aux pointes d’asperge. C’est une sorte de nirvana parisien. Que personne ne bouge durant le temps de cette modeste révélation. Garçon ! La même chose !

 
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