FITZGERALD MAINTENANT

| Publié le : 25/02/2021

Les circonstances actuelles favorisent la lecture, sans contredit. Nous avons rouvert, ces derniers jours de pluie, notre vieille édition de Gatsby le magnifique chef d’œuvre de Scott Fitzgerald. Nous en avions gardé un souvenir essentiellement cinématographique. Le cinéma a donné le visage de Robert Redford à celui de Gatsby et rien n’a pu modifier ce rapport de force écrasant. Philippe Jaworski, éditeur en Pléiade du volume « romans » de Fitzgerald ne manque pas de souligner ce point important : ce qui reste de Fitzgerald, ce ne sont pas des événements poétiques de langage mais la légende hollywoodienne avec Zelda, qui continue de faire écran, c’est bien le cas de le dire. L’erreur serait de vouloir faire oublier le cinéma et Zelda au seul profit de Scott. On a toujours du mal, en Amérique, à se figurer ce qu’est un écrivain. Peut-être faudrait-il laisser tomber et continuer à avoir un carnet dans la poche.

Seul le temps qui passe, imperturbablement, est de nature à modifier favorablement cet état de fait. Le moment approche, réel bien qu’imperceptible, où les livres de Scott Fitzgerald seront enfin lus pour ce qu’ils sont, des énigmes, des paroles mystérieuses. Non pas le portrait post balzacien d’une société américaine en plein désastre mondain, mais un « lavis » capable de capter l’air, l’indéfinissable pesanteur légère mettant des créatures en présence. Fitzgerald n’est pas un sociologue, c’est un aquarelliste, un papillon qui volète d’une épaule l’autre. Comment faisait-il ? Ses pairs de Princeton l’ont autant moqué qu’admiré et certains n’ont pas manqué de relever les innombrables fautes d’orthographe qui fourmillent dans ses manuscrits. Edmund Wilson, l’un des plus brillants critiques de cette époque et qui fut un ami proche de Fitzgerald, s’est beaucoup exprimé sur ces questions. Non sans une certaine sûreté de soi qui eût pu l’alerter.

Car ce qui frappe à la lecture, avec le fameux recul, c’est précisément un instinct de justesse prosodique. Jaworksi parle d’une « expérience de lecture », il a raison. C’est comme si Fitzgerald jouait avec un violon sans connaître le solfège. Dans Gatsby, le vent du soir agite légèrement les fleurs, nous sommes dans un paradis qui produit du mal autant que de la beauté. L’ « expérience de lecture », c’est d’arriver à infuser cette matière verbale jusque dans le mystère de la page.

Il paraît que Fitzgerald pouvait rester « vissé » sur sa chaise pendant des heures, à écrire ces fameuses « stories » qui sont ce qu’on peut trouver de plus incisif et simple à la fois. Raymond Chandler était assez comme ça, mais moins la fragile lumière qui illumine les visages, autour d’un dîner au bord de l’océan dans un roman de Scott. On se dit que Fitzgerald a voulu donner forme à un certain sentiment de l’existence, persuadé qu’il irait d’autant plus loin qu’il se retiendrait de charger la barque. Quelque part dans une lettre, il emploie l’expression « sentiment tragique de la vie » : elle a servi de titre à l’un des plus beaux écrivains espagnols de l’entre-deux guerres : Miguel de Unamuno. Fitzgerald a-t-il pu lire ce livre ?

Donner une forme à ce qui n’en a pas, sans se raconter des blagues. On aimerait bien que ces moments de retenue aient été filmés. Fitzgerald vu en plein travail, voilà qui nous enchanterait. Nous nous apprêtons à une nouvelle traversée du continent fitzgeraldien. Les bougies blanches tremblent dans l’or d’une fin juillet. « Tendre sera la nuit » bien sûr.

 

 

 

À lire aux Belles lettres : Un livre à soi de Francis Scott Fitzgerald. Collection « Le goût des idées », de Jean-Claude Zylberstein.

 

 

 
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