Fin de journée sur Sunset Boulevard

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/07/2017

Une lamelle d’or, attachée à la main d’un squelette, on peut la voir dans un musée napolitain, ce n’est pas difficile. Les musées sont faits pour cela, surtout les musées napolitains, si à l’aise avec la fuite des jours, la vie des morts, celle des « âmes », bref, ce qu’on appelle l’éternité et qui n’est qu’un arrangement avec la terre, le doux zéphyr des origines perdues. L’éternité, ou plutôt : la vie éternelle. Il semble bien que Simon Liberati nous en dise un mot dans ce livre, Les rameaux noirs (Stock, août 2017), le plus beau de la saison. À la fois un portrait du père, André Liberati, compagnon de voyage du groupe surréaliste, promenade philosophique au cœur de l’orphisme néo-platonicien, exercice montaignesque de description de soi, observations autobiographiques éparses. Une description au crayon fin qui donne à ce livre la grâce nonchalante d’une rare justesse. L’auteur confie qu’il ne lit plus beaucoup le soir, contrairement aux usages passés. Il reste allongé sans bouger, « il apprend à mourir ». C’est doux, cela ne fait pas de mal. Lire, c’écouter la voix des textes, s’endormir avec eux, c’est en effet apprendre à partir.

Un poème gravé sur la fine lamelle d’or évoque l’existence d’un « cyprès blanc ». Qui a déjà vu le cyprès blanc ? Personne. Il ya donc une chance de se trouver là au bon moment. Tous les espoirs sont permis. Liberati a recopié intégralement le poème, qui figure à la page 202 de son livre. Car l’auteur croit à la vertu du recopiage, il a raison, c’est la seule façon de connaître. Il a donc pris le temps de recopier cet admirable poème de la « nuit des temps ». En voici le début (nous sommes aux alentours du IIIe siècle avant notre ère, avant-hier). Quelqu’un s’adresse au mort, c’est-à-dire à nous autres :

« Tu trouveras à gauche de la demeure d’Hadès

une source

auprès de laquelle s’élève un cyprès blanc…

De cette source ne t’approche pas trop près

Mais tu en trouveras une autre : celle qui vient du lac de Mémoire… »

 

Le poème s’achève par ces mots pressés :

« Donnez moi bien vite

L’eau fraîche qui s’échappe

Du lac de Mémoire… »

 

On ne demanderait pas mieux que de rendre service dans de pareilles circonstances. Simon Liberati enjambe la difficulté, en bon nervalien du XXIe siècle. Il a bien remarqué le tour de passe-passe saisonnier, où la lumière de mai laisse encore du champ aux « grands arbres aux rameaux noirs ». À moins qu’il ne s’agisse du contraire, les grands arbres noirs laissant aux « beaux jours » un petit temps de distraction avant la reprise. Tout cela est bouleversant et nonchalant, retiré en quelque patio de la maison, d’où l’on entend mieux les oiseaux. On est à la fois chez Ronsard et Jayne Mansfield, c’est normal, c’est ainsi que les choses se passent, ici-bas. Simon Liberati a le sens des situations parlantes. Nous n’avons pas souvenance d’avoir déjà croisé un trouvère de cette espèce, où la lumière douce du divin Platon s’éloigne si lentement sur Sunset boulevard. Une simple fin de journée. Et merci à toi, petite lamelle d’or, qui nous a fait voir, un instant, la haute silhouette du cyprès blanc. Nous enverrons une carte postale pour dire que « nous sommes bien arrivés ».

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.