Faute de goût

Faute de goût
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 13/07/2021

Il y a des questions que l’on a du plaisir à remuer dans la cave souterraine qui nous sert de cervelle. L’occasion s’y prête aujourd’hui alors même que le concierge de Wembley finit de ranger les derniers ballons de football qui ont servi sous les drapeaux du Royaume-Uni. L’Angleterre recevait l’Europe dans ses filets à peine quelques semaines après la ratification du Brexit, et sans qu’on sache bien ce qu’il en est de la pandémie du Covid. Les Anglais, et il faut leur reconnaître cette fougue, sont partis bille en tête dans la compétition avec cette même ardeur qu’ils mettent vendre du poisson sur les quais de Liverpool. Dépenaillés et « smart » à la fois. Comme d’habitude. Il y avait quelque chose de follement risqué à envoyer au casse-pipe un jeunot de 17 ans, prié de tirer l’ultime et glorieux tir au but. Le jeunot a-t-il eu peur, à la dernière seconde ou bien a-t-il connu l’ivresse du vide, qui ne connaît plus rien de l’ancien monde ? On ne le saura jamais : les Anglais ont regagné le home sous la pluie, dans une tristesse de poème à la John Keats. Il est certain que la littérature a engrangé pour au moins trente années de jus romanesque, c’est peu de le dire. Épiloguons encore un peu sur le sujet, un beau cas d’étude.

Le problème était : comment vaincre sans avoir les avantages de l’outsider. Les Italiens n’avaient pas non plus de tels avantages. Ils avaient compté les morts de la pandémie, mais nous n’en gardions qu’une mémoire désinvolte. Il est pourtant inouï de voir ce que les Italiens ont dû encaisser durant les derniers mois. Il fallait l’élégance d’un Mario Draghi pour enjamber les cercueils, venir s’asseoir au stade comme à une réunion de traders de la City, avec cette légère façon de saluer la mort qui fait la différence entre un aristocrate de Turin et un lord de Newcastle. Les connaisseurs de toutes ces merveilleuses énigmes savent combien les relations esthétiques entre ces deux univers de l’élégance sont étroites. Là, dans ce monde du « je-ne-sais-quoi » résidait le secret de la victoire. La victoire n’est pas allée au plus fort, elle est allé au plus fin, au plus rapide, au plus calme. Une amie attentive nous fait remarquer que les Anglais ont « joué sans jouer ». Peut-être avait-on marqué trop tôt ? Quoi ! déjà replier les bâches au lieu d’entrer dans la bataille ? Une morale de petit épargnant mettant un peu d’argent de côté après seulement deux minutes de jeu ? Allons, allons, cela ne se fait pas. Gagner un point après deux minutes était une faute de goût. Ce qu’il fallait, c’était tomber de cheval avant la mi-temps, entrer résolument dans l’enfer du doute, être condamné à aller chercher la victoire avec les dents. Au lieu de cela, le gamin qu’on pousse devant le monstre.

Et les Français au fait ? Nous les avons déjà oubliés. Comment appelez-vous cela, cette petite équipe de « bleus » qui a été tout bonnement « anéantie » après s’être si dangereusement cru dans la place ? Personne ne doutait de la victoire, on disputait seulement de l’écart entre les buts respectifs. Et encore, on était bien gentil d’admettre qu’il puisse se trouver quelques buts accordés par pure générosité. Il n’y a rien de plus à commenter pour la France, tout ayant été avalé comme des sucettes de foire du trône qui vous donnent l’impression d’une gentille kermesse. La blessure n’est pas si grave, on se remettra de la défaite plus aisément que de surmonter le désespoir de Wembley . Mais Hölderlin l’a dit : « là où croit le péril, croît le salut . »

Michel Crépu

 
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