Époque

| Publié le : 20/12/2018

Proust l’a dit, il l’a même écrit dans La Recherche, « le 1er janvier ne sait pas qu’il est le 1er janvier ». Sublime indifférence de la brise matinale qui effeuille les dates de concerts parisiens du Nouvel An. Il a été beaucoup question de Paris ces jours derniers, et rien ne dit qu’il n’en sera pas encore question dans les prochaines semaines. Ce n’est pas pour contredire Proust (qui fêtera l’année prochaine le centenaire de son Goncourt), mais le sentiment a été très fort au contraire que nous recevions des signaux terriblement d’époque, très reconnaissables. Les archéologues de l’an 3000 qui exhumeront nos restes n’auront pas de mal à identifier ce curieux jaune qui a soudain garni les allées cavalières de l’avenue de la Grande Armée.

À quoi reconnaît-ton un changement d’époque, qu’est ce qui fait que l’on parle soudain d’une époque ? À de menus changements d’habitudes. Tout à coup, un geste familier s’efface, comme celui de porter la main au coin du front pour saluer M. Péchenard qui revient des courses et du temps de notre adolescence l’habitude était de se donner des coups de menton, l’air de dire « qu’est ce que tu me veux ? » Et voilà soudain que ces gestes ne font plus sens, qu’ils ne viennent plus à la surface de notre corps en action sociale : quelque chose s’est mis en travers et nous a obligé à un changement de trajectoire. Peut-être le « coup de menton » était-il un dernier reste d’habitudes héritées de la Première Guerre mondiale ? On disait aussi des mendiants de ce temps là qu’ils étaient des « gars de batterie », encore un reste des tranchées…

L’écrivain Georges Duhamel, qui fut une star du roman familial des fifties avec sa chronique des Pasquier s’interroge au détour d’un volume sur l’étrange personnage qui lui fait face dans le miroir. Qui est-ce ? Il s’approche, il finit par se reconnaître lui-même sous les traits d’un autre… Qui lit encore Duhamel ? On ne le trouve même plus sur les quais. Pourtant, c’était un colosse que l’on apercevait de très loin, comme un phare. Duhamel tenait tête à cet autre géant des lettres qu’était Roger Martin du Gard. Martin du Gard ! On se découvrait à la vue des énormes volumes de sa correspondance et de son journal intime. Il ne serait venu à personne l’idée de concevoir un monde sans Duhamel ni Martin du Gard et pourtant ils sont devenus des fantômes – et encore, mieux vaudrait parler de néant. On se penche au dessus du vide comme du balcon d’un Piranese, on appelle, il y a quelqu’un ? Personne ne répond. Les volumes sont là, ils sont muets comme les pharaons du Louvre dans leurs sarcophages. On voit encore la chaise de lecture que Martin du Gard s’était lui-même confectionné pour ses besoins de lecteur. Ces besoins étaient énormes. Martin du Gard était un effrayant lecteur, il n’avait que cela à faire. Tout cela dort maintenant du doux sommeil de l’éternité – et encore, ce n’est pas sûr. Sa chaise deviendra un jour prochain un objet de musée non identifiable. Les enfants joueront avec ce curieux cheval à bascule où l’écrivain tournait les pages d’un Cicéron…

Laissons-le à son éternité fantôme. Ouvrons plutôt le journal et consultons le programme des concerts de ce jour. Il doit rester des places. Bonne année aux lecteurs de ce blog qui ne sait pas non plus que le 1er janvier est le 1er janvier.

 
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