Enfin Perse, quoi

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/08/2018

Enfin Perse, quoi

Est-ce qu’on a le droit de ne pas commencer tout de suite par la rentrée littéraire et ses obligations biologiques (la série des sketches du « toute la ville en parle » et destinés à servir d’apéro avant les choses sérieuses) ? Un groupe de paléontologues vient d’exhumer le corps congelé d’une jeune fille sibérienne de 90 000 ans, en parfait état de marche, laquelle nous semble une sorte de cousine éloignée qui aurait été surprise par la tempête. Le chiffre de 90 000 effraie les amateurs, ceux qui ne se rendent pas compte que c’est un chiffre dérisoire à l’échelle des millions de siècles. En réalité, notre cousine de Sibérie vient de nous quitter, c’était il y a un instant. Un instant de quelques siècles au cours desquels notre parente distraite par les flocons a pu tisser son rêve d’adolescente ? Peut-être allait-elle à la fête du village comme il y en a tant dans les récits de Gogol où la nuit et la neige sont comme des écrins qui cachent le vrai des choses… Qui es-tu cousine des glaces ? Veux-tu bien que nous écrivions le roman de ta courte existence ?

On y songe en tournant les pages du beau livre de Nicole Krauss, Forêt obscure (Ed. de l’Olivier) traduit de l’anglais par Paule Guivarch, beau et étrange récit d’une disparition, celle de Jules Epstein, qui a quitté New York pour transiter par Tel Aviv avant l’inconnu du désert. La narratrice, Nicole, ne sait rien de tout cela en débarquant à Tel Aviv et pourtant tout s’écrit là, dans le tremblé de vies incertaines, comme des écheveaux à démêler. Certaines voix vous disent d’aller là et vous y allez : ainsi se forme une histoire, voire un roman. Il y a du Zabriskie Point dans ce livre où le désert contient les paroles décisives : il faut qu’il y ait, quelque part dans l’espace, ce point lumineux qui scintillait à New York et qui resplendit dans l’immémorial du désert. Nicole Krauss se pose des questions troublantes à cet égard : « et si, au lieu d’exister dans un espace universel, chacun de nous naissait seul dans un vide lumineux, et que c’était nous qui morcelions ce vide ? » C’est une question à laquelle il n’est pas certain que nous répondions d’une manière satisfaisante, mais là n’est pas le point. L’important est dans ce tremblé de chaleur où il s’agit d’être aux aguets pour entendre la création faire son travail des profondeurs. Beaucoup de vide, de moments intervalles, de conjectures à demi-mot. C’est tout un art de faire exister des choses qui n’existent pas et sont pourtant plus vivantes que d’autres, qui avaient pourtant l’air d’être dans la course. Forêt obscure est une métaphore de l’acte créateur.

À ceux qui voudraient s’en assurer, on recommandera la lecture des deux forts volumes de critique littéraire de Jean Paulhan qui viennent de paraître en  "blanche". « Vous n’êtes rien » avait prévu de déclarer Paulhan à l’adresse de ses pairs en Académie française. Il y a renoncé, c’est dommage car c’eût été une magnifique leçon de désert à la mode d’Antonioni retraversé par Nicole Krauss. Paulhan évoque le sec et le salé, le gris de lame qui tranche et s’en va sans même s’intéresser à la suite. On a lu ces pages étonnantes sur Saint John Perse, le plus loin qui soit possible de Paulhan. Perse et ses phrases qui sont comme d’anciennes bannières. Perse , qui est non-citable tant on a l’impression de fermer l’un de ces petites fenêtres qui font circuler les vents. Donc pas de citation, pas de commentaire. Du feu, du vent, enfin Perse, quoi.

Michel Crépu

 
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